Lettre à Sa marraine
S.d. (Novembre 1842.)
Marraine,
Il vous est arrivé certainement très souvent de souffler dans un ballon sec, avec un tuyau de plume : vous l’avez vu passer de l’état de parchemin à celui de melon, et, si vous avez continué à souffler, pouf !
Voilà l’effet qu’a produit sur moi votre phrase : « Le serpent n’allait pas en Normandie chercher des pommes. »
Je vous défie vous-même d’avoir plus d’esprit que ce mot-là. Dites donc ! comme c’est gentil, vous !
Quel dommage de passer sa vie à dire : quel dommage !
Une chose qui me semble singulièrement bizarre, c’est que ce beau mandarin déguisé en princesse vous embobine avec ses grands yeux cruels au point de vous inoculer le goût des sermons.
Quant à moi, voici mon opinion tout entière :
(Ici deux feuilles blanches.)
Vous comprenez, j’espère, qu’après ce que je viens de vous dire, vous n’avez plus la moindre observation
à me faire. Je ne pense pas qu’on puisse rien ajouter à un plaidoyer aussi éloquent. Et je vous prie de ne pas me plaisanter, parce que j’ai coupé un papillon au vol, l’autre jour, à trente pas, avec un fusil que je tenais au bout de mon bras en manière de pistolet, devant deux témoins ; ainsi... ah, mais !... et j’étais assis sur un perron, et je venais de mettre 49 grains de plomb (comptés) dans un morceau de papier gris, tout en relisant les traductions de Léopardi, auxquelles je souhaite le même bonsoir qu’à bien d’autres choses.
Il est certain que je suis horriblement amoureux ; mais je ne sais plus de qui, c’est peut-être de vous, et je ne sais pas trop comment mettre mon adresse. Si je mettais, par exemple :
A madame la princesse Jaubert de Bel rue Taitgiojoso bout ? croyez-vous que cela irait à Saint-Germain ?
Vous dites que vous m’aimez à tort et à travers. Et moi à droit et à raison.
LE FIEUX.