Lettre à Madame Mènnessier-Nodier
Dimanche soir. S.d. (1843.)
On a dû vous remettre, madame, une lettre pour votre protégé. Je serais bien coupable de vous l’avoir portée si tard, si je n’avais à vous donner une excuse que vous agréerez, j’espère ; c’est que j’ai manqué mourir la semaine passée. J’ai été pris d’une fièvre nerveuse, fort sot mal que je ne souhaite à personne, et je ne fais que revenir à la clarté du jour.
J’ai écrit selon vos volontés le moins mal que j’ai pu, c’est-à-dire encore très mal.
Le ciel m’a refusé l’esprit de faire ou de recevoir un compliment. J’ai besoin d’être aimé pour moi-même comme Almaviva, indépendamment de toutes les phrases, protocoles, etc. Ainsi vous me pardonnerez si ma lettre est bête. Je vous l’ai portée pour vous prier de vouloir bien la faire parvenir au jeune homme en question, attendu que l’adresse qu’il a mise au bas de son sonnet est pour moi un mystère géographique.
J’aurais été bien heureux, madame, que cette petite correspondance eût été pour moi une occasion de vous revoir quelques instants dans ce respectable Arsenal où nous avons tant dansé à quinze ans. Hélas ! nous sommes tous devenus de grands personnages, et la gloire, qui ne danse pas, a tout séparé. Elle vous a du moins permis de rester cc que vous étiez, l’une des femmes les plus charmantes et les plus spirituelles de cet ennuyeux temps.
Veuillez agréer, madame, mes compliments respectueux et empressés.