Lettre à Augustine Brohan

  • Mars 1849. Des Haricots, vendredi
  • Destinataire : Augustine Brohan
  • Source : Correspondance (1827-1857)

Mars 1849. Des Haricots, vendredi.

O ma chère Brohan ! je suis dans les fers. Je gémis au sein des cachots. Cela ne m’empêchera pas d’aller vous voir demain samedi. Mais je vous écris cet écrit du fond du système cellulaire. Je suis en ce moment dans le célèbre numéro quatorze, qui fut mal gravé dans
le Diable à Paris.
C’est pour cause de patrouille, car je n’ai tué personne. Cette cellule est pleine encore de choses nouvelles et (plaisanterie à part)
charmantes,
mais il n’y a pas la place d’un mot même indécent. On a cadenassé la porte et le reste du bagne est badigeonné. Pourtant, je remarque que la poésie est ici bien inférieure à la peinture. Et je vous demande la permission de vous en envoyer cet échantillon, que je copie textuellement sur le mur :

Je pense à Saint-Michel, horrible prison
Dont le nom étouffe et donne le frisson,
Où tant de nobles cœurs à cette heure expient
Par de longs jours d’atroce captivité
Ce que tous les Français envient,
Le règne de la liberté.

Autre :

Acrostiche à celle que j’aime

C’est toi
La vraie flamme !
O mon âme,
Tais-toi...
Ici, mon bel idole,
Le cœur qui t’est voué
Désire ton obole
Et puis mourir... aimé.

A.L... 72 heures.

Cet acrostiche représente le nom de Clotilde, facile à deviner, je crois ; l’auteur a oublié son hache.

Vous voyez qu’il y a des personnes qui osent encore rivaliser avec votre beau couplet de
la Vierge en patache.
Je rêvais à ce distique, ajoutable peut-être :

Un jeune homme plein de santé
S’est percé le cœur d’un custache.

Mais j’irai chez vous demain. Vous y serez, ou bien peut-être que non. Et ça ne fait rien du tout. Réflexion faite, je crois que je suis si bête que je vous aimerai et que j’aurai raison. Je veux dire que je vous aimerai toujours, pas un jour plus qu’un autre, mais non pas moins.

A vous,

PIERROT.