Lettre de George Sand à Alfred de Musset

  • 30 mars 1834
  • Trévise / Venise
  • Destinataire : Alfred de Musset
  • Source : Éditions du Rocher, 1956

Monsieur Alfred de Musset :
Poste Restante
a Milan
timbre de Trévise :3 0 Marzo et de Milan: 8 Aprile
Dimanche _—
Je voulais te suivre de loin, mon enfant. En rentrant a _
Venise je devais partir pour Vicence avec Pagello et savoir = Zs
comment tu - passé ta premiére et triste journée. Mais ja i
senti que je n’aurais pas le courage de passer la nuit dans la
méme ville que toi sans aller t’embrasser encore le matin.
Ten mourais d’envie mais j’ai craint de renouveler pour toi
les souffrances et: l’émotion de la séparation. Et puis 2’ étais si
malade en rentrant chez moi que je craignais de n’en avoir
pas Ja force moi-méme. M. Rebizzo est venu me chercher
et m’a emmenée malgré moi coucher chez lui. Ils ont été trés ©
bons” pour moi et m ’ont parlé de toi avec beaucoup d’intérét,
a mr Il n’en accusera -réception que le premier Mai.
ayo e Ami ee Docteur Pagello.
— 668 Ss GEORGE “San ET eee, ‘DE
“ee: qui m/’a fait un peu de bien. a présent je vécris de Trevies:
Je suis partie de Venise ce matin 4 six heures. Je veux abso-
lument étre a Vicence ce soir et aller a l’auberge ot tu as
couché. J’y dois trouver une lettre d’Antonio a qui j’ai recom-
mandé de me laisser de tes nouvelles. Je suis forcée de
m’arréter ici une heure ou deux parce que Pagello a une visite
a faire et m’a priée de prendre cette route qui n’est pas plus
longue que l’autre a ce qu’il dit. Je ne serai tranquille que
ce soir, et encore. quelle tranquillité! Un voyage si long, et toi
si faible encore ! Mon Dieu, mon Dieu! Je [rature : prie|
prierai Dieu du matin au soir. J’espére qu’il m’entendra. Je
trouverai ta lettre demain a Venise. J’arriverai presque en
méme tems qu’elle. Ne t’inquiéte pas de moi. Je suis forte
comme un cheval, mais ne me dis pas d’étre gaie et tranquille.
Cela ne m’arrivera pas de sit6t. Pauvre ange, comment auras-
tu passé cette nuit ? J’espere que la fatigue t’aura forcé de
dormir. Sois sage et prudent et bon comme tu me I’as promis.
Ecris-moi de toutes les villes ot tu coucheras, ou fais-moi au
moins écrire par Antonio, si cela t’ennuie. Moi je t’écrirai
a Genéve ou a Turin, selon la route que tu prendras et dont
tu m/’informeras, a Milan.
Adieu, adieu mon ange. Que Dieu te protége, te conduise
et te raméne un jour ici, si j’y suis. Dans tous les cas, certes,
je te verrais aux vacances. Avec quel bonheur, alors ? Comme
nous nous aimerons bien, n’est-ce pas, mon petit frére, mon
joli enfant ? Ah! qui te soignera, et qui soignerai-je ?
Qui aura besoin de moi, et de qui voudrai-je prendre soin
désormais ? Comment me passerai-je du bien et du mal que
tu me faisais ? Puisse-tu oublier les souffrances que je t’ai
causées et ne te rappeler que les bons jours ! Le dernier sur-
tout qui me laissera un baume dans le cceur et en soulagera la
blessure. Adieu, mon petit oiseau. Aime toujours ton pauvre
vieux George
N’a pas été exécutée,
< Le mot joli a été rayé dans Yautographe et omis dans la premiére
édition.
Voir plus loin, lettre du 12 Mai 1834, page 108, note.
Je ne te dis rien de la part de Pagello, sinon qu’il te pleure
presque autant que moi et que quand je lui ai redit tout ce
dont tu m’avais chargée pour lui, il a fait comme avec sa
femme aveugle. Il s’est enfui en colére et en sanglottant.