Lettre de George Sand à Alfred de Musset
D’ELLE (folios 104 et 105)
Gs = Datée, en téte, du 15 Avril, et, a la fin, du 17.
15 Avril
J’étais dans une affreuse inquiétude, mon cher ange. Je
n’ai recu aucune lettre d’antonio. J’avais été a Vicence exprés
pour savoir comment tu aurais passé cette premiére nuit.
_ J’avais appris sevlement que tu avais traversé la ville dans la
matinée. J’avais done pour toutes nouvelles de toi, les deux
lignes que tu m’as écrites de Padoue, et je ne savais que
penser. Pagello me disait que certainement au cas ow tu serais
malade, Antonio nous écrirait, mais je sais que les lettres se
_perdent ou restent six semaines en route dans ce pays ci.
‘J’étais au désespoir. Enfin j’ai recu ta lettre de Genéve. Oh !
ng er ie mon enfant 1 Qu’elle est bonne et qu’e
ma fait du bien. Est-ce bien vrai que tu n’es pas malade,q u
tu es fort, que tu [rature : te portes] ne souffres pas ? |
crains toujours que par affection, tu ne m’exagéres cette bon
santé. Oh que Dieu te la donne et te la conserve, mon ¢
petit ! Cela est aussi nécessaire 4 ma vie, désormais, que to
_amitié. Sans Pune ou sans l’autre, je ne puis pas espérer w
- seul beau jour pour moi. Ne crois pas, ne crois pas, Alfred.
_ que je puisse étre heureuse avec la pensée d’avoir perdu ton’ oS
ceeur. Que j’aie été ta maitresse ou ta mére, peu importe. Que ©
_je t’aie inspiré de l’amour ou de l’amitié, que j’aie été he
reuse ou malheureuse avec toi, tout cela ne change rien a
__ Pétat de mon [rature : coeur] ame 4 présent. Je sais que je _
taime, et c’est tout. mais non pas avec cette soif [doulou-
reuse ?] de t’embrasser 4 toute seconde que je ne pourr
satisfaire sans te donner la mort. Mais avec une force tou
_ virile et aussi avec toutes les tendresses de l’amour féminin (1
'Veiller sur toi, te préserver de tout mal, de toute contrariété
t’entourer de distractions et de plaisirs, voila le besoin et 1
regret que je sens depuis que je t’ai perdu... pourquoi cett
tache si douce et que j’aurais remplie avec tant de joie, e
elle devenue peu a peu si amére et puis tout 4 coup impos-
sible ? Quelle fatalité a changé en poison, les remédes que je —
voffrais ? Pourquoi, moi qui aurais donné tout mon sang
pour te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue
pour toi, un tourment, un fléau, un spectre ? Quand ces _
affreux souvenirs m:’assiégent (et 4 quelle heure me laissent-ils —
en paix!) Je deviens presque folle. Je couvre mon oreiller de
Jarines. J’entends ta voix m’appeler dans le silence de la nuit.
Qu’est-ce qui m’appellera, a présent ! Qui est-ce qui aura
besoin de mes veilles ? A quoi emploierai-je la force que j’ai
- amussée pour toi, et qui maintenant se tourne contre moi-
méme? Oh! mon enfant, mon enfant! que j’ai besoin de—
ta tendresse et de ton pardon ! Ne parle pas du mien, ne me —
dis jamais que tu as eu des torts envers moi. Qu’en sais-je ?
Je ne me souviens plus de rien, sinon que nous avons été bien Scat
—-=
en bleu. Manquent dans Ja premiére édition.
- Grorce SAND ET
-malheureux et que nous nous sommes quittés. Mais je sais, je
sens que nous nous aimerons toute la vie [ici plusieurs mots
mrs
rayés dans Vinterligne| avec le cceur, avec l’intelligence,
que nous tacherons, par une affection sainte de nous
guérir mutuellement du mal que nous avons souffert l’un
pour l’autre, hélas non! ce n’était pas notre faute, nous
suivions notre destinée, et nos caractéres plus Apres, plus
violens que ceux des autres, nous empéchaient d’accepter
la vie des amans ordinaires. Mais nous sommes nés pour
nous connaitre et nous aimer, sois-en sir. Sans ta jeunesse
etl a faiblesse que tes larmes m’ont causée [rature: ins-
pirée], un matin, nous serions restés frére et sceur. Nous
savions que cela nous convenait. Nous nous étions prédit
les maux qui nous sont [rature: venus| arrivés. Eh bien
qu’importe, aprés tout? Nous avons passé par un rude
sentier, mais nous sommes arrivés a la hauteur ot nous
devions nous reposer ensemble. Nous avons été amans, nous
nous connaissons jusqu’au fond de l’ame. Tant mieux. Quelle
découverte avons-nous faite mutuellement qui puisse nous
dégotter l’un de l’autre ? Oh ! malheur a nous, si nous nous
étions séparés dans un jour de colére, sans nous comprendre,
sans nous expliquer! C’est alors qu’une pensée odieuse eut
empoisonné notre vie entiére. c’est alors que nous n’aurions
jamais cri a rien. Mais aurions-nous pti nous séparer ainsi ?
Ne Vavons-nous pas tenté en vain plusieurs fois. nos cceurs
enflammés d’orgueil et de ressentiment ne se brisaient-ils pas
de douleur et de regret, chaque fois que nous nous trouvions
seuls ? non, cela ne pouvait pas étre. Nous devions, en renon-
cant a des relations devenues impossibles, rester liés [rature :
Vun a Vautre| pour l’éternité. Tu as raison, notre embrasse-
ment était un inceste, mais nous ne le savions pas. Nous nous
jettions innocemment et sincérement dans le sein l’un de
Vautre. Eh bien, avons-nous un seul souvenir de ces étreintes
qui ne soit chaste et saint ? Tu m’as reproché dans un jour
de fiéve [sic] et de délire, de n’avoir jamais sti te donner les
plaisirs de l'amour *. J’en ai pleuré alors et maintenant je suis
bien aise qu’il y ait quelque chose de vrai dans ce reproche.
ok riae W a att aoi"l I fao e AT ye ae aSe oom e: o baillt er: Sea aee. es
s ee = Pt : s
} * = ¢ 4 7 i
Je suis bien aise que ces plaisirs aient été plus austéres, plus
voilés que ceux que tu retrouveras ailleurs. Au moins tu ne te
souviendras pas de moi dans les bras des autres femmes. Mais
quand tu seras seul, quand tu auras besoin de prier et de_
pleurer, tu penseras 4 ton George, a ton vrai camarade, a ton
infirmiére, 4 ton ami, 4 quelque chose de mieux que tout cela ;
ear le sentiment qui nous unit s’est formé de tant de choses,
qu’il ne se peut comparer a [rature : nul autre] aucun autre.
Le monde n’y comprendra jamais rien. Tant mieux. Nous
nous aimerons, et nous nous moquerons de lui.
A propos de cela, je t’ai écrit une longue lettre sur mon
voyage dans les Alpes, que j’ai intention de publier dans la
Revue, si cela ne te contrarie pas. Je te l’enverrai, et si
tu n’y trouves rien a redire, tu la donneras 4 Buloz. Si tu
veux y faire Jes corrections et des suppressions, je n’ai pas
besoin de te dire que tu as droit de vie et de mort sur tous
mes manuscrits passés, presents et futurs. Enfin, si tu la trou-
ves entiérement impubliable, jette-la au feu ou mets-la dans
ton portefeuille, ad libitum. Je te fais passer une lettre
de ta mére, que j’ai regue ces jours-ci, plus les vers que tu as
oubliés dans mon buvard, et que je recopie pour qu’ils tien-
nent moins de place.
Qu’est-ce que je te dirai de ma position ? Je suis encore
sur un pied et ne sais précisément ce qui adviendra de moi.
Je suis 4 Venise en attendant que j’aie l’argent et la liberié
nécessaires pour aller 4 Constantinople. Mais je voudrais aupa-
ravant remplir mes engagemens avec Buloz. C’est pourquoi
je travaille du matin au soir. Mais je n’ai pas encore touché
a André, car il y a bien peu de jours que j’ai la force de tra-
vailler, et ces jours-la, je les ai employés a t’écrire cette lettre
sur les Alpes. J’ai bien envie d’y retourner. Mais alors quand
finirai-je André ? Ce Tyrol me met des idées si différentes
dun Voyageur, dédiée «A un poéte», qui paraitra dans le numéro du
15 Mai 1834.
Ja remettre 4 Buloz. Il ne paraitra qu’au printemps de 1835.
J ques (dis ai “Bulos que Jacq st [ra
mencé). En attendant, je ‘tache de reprendre: goat au travail.
fume des pipes de quarante toises de longueur et je prends
pour vingt-cing mille francs de café par jour. Je vis
[rature : absolument] a peu prés seule. Rebizzo vient me voir
e demi-heure le matin. Pagello vient diner avec moi et me
te a huit heures. Il est trés oceupé de ses malades dans ce
nent-ci et son ancienne maitresse qui s’est repris pour lui
une passion féroce depuis qu’elle le croit infidéle, le rend
yéritablement malheureux. I] est’si bon et si doux qu’il n’a
as lep eoerive de lui dire qu" il ne Paime plus, et véritable-
n’est pas moi. Cette nae vient me ican de les récon-
-cilier, je ne peux faire autrement, quoique je sente bien que
_ je leur rends a l'un et a Tautre un assez mauvais service.
Pagello est un ange de vertu et mériterait d’étre heureux.
C’est pourquoi je ne devrais pas le réconcilier avec
LV Arpalice. Mais c’est pourquoi aussi, je partirai.
En attendant je passe avec lui les plus doux moments de
ma journée a parler de toi. Il est si sensible et si bon, cet
homme, il comprend si bien ma tristesse, il la respecte si
-religieusement !! C’est un muet qui se ferait couper la téte
_ pour moi. I] m’entoure de soins et d’attentions dont je ne
me suis jamais fait l’idée. Je n’ai pas le temps de former
un souhait, il devine toutes les choses matérielles qui peuvent
__ servir 4 me rendre la vie meilleure ; pour les autres, il se
_ tait quand il ne comprend pas. il n’est jamais importun.
sité ou elle se trouvait de « prendre du café noir au moins six fois par jour »,
ce qui représentait une grosse dépense (Histoire de ma Vie).
une personne de la bonne société, fille d’un avocat trés connu, et sceur de
Viliustre patriote Daniele Manin. Quand ce dernier sera exilé en France,
aprés 1849, le docteur Pagello le reoommandera 4 George Sand —— qui sera
du reste en froid avec lui. *
dans la premiére édition.
iége a Seutenir. yen foie les Rurisay ee;
trou pent éja autour de ma cellule. Je ne sais pour- — ee
oi il en est toujours ainsi quand on veut vivre seule. Mais __
es importuns sont déja a ma porte. Je ne sais quelles chipies _
ont lu mes romans et ont découvert que je suis 4 Venise. |
Elles veulent me voir et m’inviter A leur conversazioni. J e
me veux pas en entendre parler, je m’enferme dans ma
chambre et comme une divinité dans son nuage, je m’enve-—
loppe dans la fumée de ma pipe.
J’ai un ami intime qui fait mes délices et que tu aimerais
a la folie. C’est un sansonnet familier que Pagello a tiré —
un matin de sa poche et qu’il a mis sur mon épaule. Figure-_
toi 1’étre le plus insolent, le plus poltron, le plus espiégle, le
plus gourmand, le plus extravagant. Je crois que lame de
Jean Kreysler est passée dans le corps de cet animal. Il
boit de l’enere, il mange le tabac de ma pipe tout allumée. —
La fumée le réjouit beaucoup et tout le tems que je fume >
il est perché sur le baton et se penche amoureusement vers
la capsule fumante. I] est sur mon genou ou sur mon pied
quand je travaille. Il m’arrache des mains tout ce que je
mange. II foire sur le bel vestito de Pagello. Enfin c’est un
animal charmant. Bientdét il parlera, il commence a| peeayes
le nom de George.
Adieu, adieu, mon cher petit enfant. Ecris-moi bien
‘souvent je ten Bupplic.. Oh que je voudrais te savoir arrivé |
a Paris et bien portant ! Souviens-toi que tu m’as promis de
te soigner. ' Adieu, mon Alfred, aime ton George.
Envoye- “moi, je te prie, douze paires de gants glacés,
6 jaunes et six de couleur. Envoye-- moi surtout les vers que
‘tu m’as faits. Tous. Je n’en ai pas un seul.
Je te prie de reprendre chez moi un exemplaire d’Indiana,
un de Valentine et un de Lélia. Je crois qu’il en reste deux
de Lélia, dont un en vélin que je te prie de ne pas m’envoyer
: Personnage d’Hoffmann, dont les wuvres ont été traduites par Loéve-
Weimars, ami de George Sand et collaborateur de la Revue des Deux-Mondes,
et publiées de 1830 a 1833..
_ parce que cet envoi peut se perdre. Joins a ce paquet les.
~~ Contes d’Espagne; le Spectacle, Rolla et les autres numéros’
de la revue ot sont Marianne, Andréa, Fantasio, enfin tout
ce que tu as écrit ! Mais- procure-moi des exemplaires non
reliés et n’expose pas ceux que j’ai dans ma petite collection
aux chances du voyage. Tiens ce paquet tout prét chez toi
a mon adresse : San Fantin, casa Mezzani, corte Minelli.
On ira le prendre chez toi avec une lettre de Pagello ou de
moi. Il est déja question ici de traduire nos ceuvres et on
les demande 4 grands cris. Envoye-moi dans ta prochaine
lettre tous les vers que tu as faits pour moi depuis les pre-
miers jusqu’aux derniers. Tu trouveras les premiers dans
mon livre de cuir de Russie. Si tu ne veux pas aller chez
moi, fais-toi remettre tout cela par Boucoiran. Plus tard tu
renverras par la diligence plusieurs petits objets que je te
demanderai mais qu’il ne faut pas mettre avec les livres.
-Pagello veut t’écrire, mais il est trop occupé aujourd’hui. I
me charge de t’embrasser pour lui et de te recommander
d’avoir soin de son malade.
17 Avril.