Lettre de George Sand à Alfred de Musset

  • 29 avril 1834
  • Venise
  • Destinataire : Alfred de Musset
  • Source : Éditions du Rocher, 1956

D'ELLE (folios 106, 107 et 107 bis)
29 Avril [1834]
Tu es un méchant, mon petit ange. Tu es arrivé le
12 et tu ne m’as écrit que le 19. J’étais dans une inquiétude
mortelle. Si j’avais eu au moins deux lignes d’Antonio qui
m’eussent appris ton arrivée, et qui m’eussent rassuré sur
ta santé, j’aurais attendu plus patiemment une lettre de toi.
Mais ne recevant pas signe de vie j’ai beaucoup souffert, et
j'ai imaginé les choses les plus noires. Enfin te voila installé,
tu souffres aussi mais tu vis, mais tu as assez de force
pour chercher, sinon pour trouver moyen de te distraire.
C’est beaucoup mieux que tous les réves affreux que j’ai faits.
Ta lettre est triste, mon ange, mais elle est bonne et affec-
tueuse pour moi. Oh! quelque soit la disposition de ton
esprit, je trouverai toujours ton cceur, n’est-ce pas, mon
_bon petit ?
Je viens de recevoir ta lettre, il y a une heure, et bien
qu’elle m’ait émue douloureusement en plus d’un endroit,
je me sens plus forte et plus heureuse que je ne Il’ai été
depuis 15 jours. Ce qui me fait mal, c’est Vidée que tu ne
ménages pas ta pauvre santé. Oh je t’en prie a genoux, pas
encore de vin, pas encore de filles ! C’est trop tot. Songe a
ton corps qui a moins de force que ton Ame et que j’ai vu
mourant dans mes bras. Ne t’abandonne aux plaisirs que
quand la nature viendra te le demander impérieusement,
mais ne le cherche pas comme une reméde a l’ennui et au
chagrin, c’est le pire de tous, quand ce n’est pas le meil-
leur. Ménage cette vie que je t’ai conservée, peui-étre,
[rature : au prix] par mes veilles et mes soins. Ne m’appar-
tient-elle pas un peu 4 cause de cela ? Laisse-moi le croire,
laisse-moi étre un peu vaine d’avoir consacré quelques fati-
est dans la premiére édition.
non exécutée dans la premiére édition.
quants dans les premiéres éditions.
sentes. ne & mon amitié qui est une Luho hoe oe
sainte désormais et qui te suivra jusqu’ a la mort. Tu aimes-
nt la vie et tu as bien raison., Dans mes jours d’angoisse et d’in-
justice, j’étais jalouse de tous les biens que tu pouvais et
que tu devais me préférer. Aujourd’ hui je t’aime sans fiévre a
i st sans désespoir. Je voudrais te mettre sur le tréne du monde ©
et t’inviter 4 venir quelquefois sonner et philosopher dans
ma cellule. Te voir arrivé a l’éclat que doit avoir ta destinée
et te voler au monde de tems en tems pour te donner les joies _
du coeur, c’est ce que j’ambitionne et c’est ce que j’espére.
Je t’envoie la lettre dont je t’ai parlé ; je l’ai écrite |
comme elle m’est venue, et sans songer 4 tous ceux qui —
devaient Ja lire. Je n’y ai vu qu’un cadre et un prétexte ©
- pour parler tout haut de ma_tendresse pour toi, et pour 4
_fermer tout 4 coup la gueule 4 ceux qui ne manqueront
‘pas de dire que tu m’as ruinée et abandonnée. En la relisant,
_ j’ai craint pourtant qu ’elle ne te semblat ridicule. Le monde
_ que tu as recommencé a fréquenter ne comprend rien A ces
_ sortes de choses et peut-étre te dira-t-on que cet amour
_imprimé est comique et antimériméen. Si tu m’en crois,
tu laisseras dire, et tu donneras la lettre a la revue. S’il y a
quelque ridicule a encourir, il n’est que pour ton oisillon qui
s’en moque et qui aime mieux le blame que la louange de
certaines gens. Que les belles dames crient au scandale, que
vimporte ? Elles ne t’en feront la cour qu’un peu plus ten-
drement. D’ailleurs, il n’y a pas de nom [rature: écrit] tracé
dans cette lettre et on peut la prendre pour un fragment de
roman, nul n’est obligé de savoir si je suis une femme. En
un mot, je ne la crois pas trop inconvenante pour la forme. tu
en jugeras, tu retrancheras ou changeras ce que tu voudras,
par la bouche. Correction adoptée dans les premiéres éditions.
wil ne te [ra ure: convient | plait pas
laisser publier. Je suis ici dans un monde si différent de celui i
a tu retournes. Toutes les idées que je comprenais la-bas —
me semblent si étranges dans la solitude ou je m’enfonce, que
: je ne puis étre juge et que je m’en rapporterai absolument
“a toi.
- Ne?’ inquiéte pas de mes projets de voyage, de mes tris)
tesses, de mes Stranezze. Je suis dans un singulier état
moral, entre une existence qui n’est pas bien finie et une
autre qui n’est pas encore commencée. J’attends, je me laisse
[rature : emporter| aller au hazard, je travaille, j’occupe |
mon cerveau, et je laisse un peu reposer mon coeur. J’ai été
malade plusieurs jours, Pagello m’a saignée et je suis bien.
Mais cette indisposition m’a empéchée de quitter Venise et
“maintenant le manque d’argent me force d’y rester en atten- —
dant qu’il m’en vienne. J’ai eu a payer [ici deux mots
barrés| @) des petites dettes plus fortes que je ne croyais,
mais je n’ai manqué de rien, sois sans inquiétude. J’ai encore
de quoi vivre une quinzaine, et la bourse de Rebizzo m’est
‘ouverte 4 discrétion. Mon petit individu a besoin de si peu
pour subsister que je n’y ai pas eu recours. Je ne veux pas
faire de dettes pour mon plaisir, aussi je ne voyagerai que si
je le peux par moi-méme. I] me faut trés peu pour me pro-
mener 4 pied dans les montagnes, mais je ne m’y risquerai
de nouveau que quand je serai bien stire de ma force phy-
sique. Dors donc en repos sur mon compte, ta tranquillité
m’est sacrée mon cher enfant et j’aimerais mieux recevoir
toutes les insultes de la terre que de donner lieu a d’injustes
reproches contre toi. Tu n’entendras donc pas dire que je —
suis morte de désespoir ou de misére dans quelque coin. Sie
J’aurai soin de ma vie, 4 condition que tu auras soin de la
tienne. Conservons-nous tous deux pour nous retrouver, pour
vieillir fraternellement en disant I’un de l’autre : nous nous
sommes connus, nous nous sommes aimés et nous nous
estimons.
at. 2
Grorce SAND Et ALFRED DE MussetT
Fae
___ Figure-toi que j’ai été jetée de prime abord dans un
tissu d’aventures romanesques. Monsieur Pierre Pagello est
un Don Juan sentimentaqlui s’est trouvé tout 4 coup quatre
femmes sur les bras*. Tous~les jours tragédie et comédie
nouvelle de la part de ses amantes et de ses amies. C’est un
imbroglio A n’en pas finir et je t’en ferai le récit épique
quand nous nous reverrons au mois d’aott. Au milieu de tout
cela il a eu des tracasseries avec sa maitresse de maison et
nous avons fait une association et un arrangement. Comme
j’établis mon quartier général 4 Venise, j’ai pris le 1°
piano d’une maison qui sera toute 4 nous. Pagello et
son frére au second et prés de moi Gitlia Puppati. — Ah !
qu’est-ce que Gitlia Puppati ? Certainement M. Dumas
dirait de belles choses 14 dessus. On dit dans la maison Mez-
zani que c’est la maitresse des deux Pagello, et qu’elle et
moi sommes les deux amantes du docteur. C’est aussi vrai
Yun que l’autre. Gitlia est [rature: la] une sceur clan-
destine, fille non avouée de leur pére. Elle est jolie comme
un ange et chante comme un rossignol. Elle a quelque fortune
et comme elle a 28 ou 30 ans, elle est indépendante. Elle a
une affaire de coeur a Venise et [rature : doit venir] vient
s’y établir dans quelques jours. Elle avait lu mes romans et
professait pour moi un enthousiasme de fille romanesque.
Nous avons fait connaissance et elle me plait extrémement.
Nous avons donc fait ce plan de pot au feu qui me sera je
crois agréable. Avec mon caractére sérieux, mon travail de
cing ou six heures par jour, mes promenades solitaires et
mes projets de voyage fréquents, je n’aurai pas 4 souffrir
[rature : de la vie si triste et tracassiére| des tracasseries qui
adviennent toujours entre amis. Pagello est- dehors toute la
endroit. La premiére édition n‘en a pas tenu compte.
temps de 1833 une attitude particuliérement indiscréte 4 l’égard de George
Sand et de Planche. Il avait colporté une phrase peu flatteuse de George
Sand sur son ex-amant Mérimée.
. Remarquer l’audace... — Dans Jacques, G. Sand reproduit la méme
situation. Jacques admet Sylvia sous son toit, s’exposant aux on-dit.
ye
journée, et s’endort méthodiquement sur le sofa aprés le
diner avec sa pipetta dans l|’ceil, comme la flite de Debu-
reau. Roberto, son frére, est employé A la marine et ne
passe 4 la maison qu’une heure ou deux le soir pour fumer,
et boire le café * ; c’est un assez dréle de garcon, la seconde
épreuve de mon frére pour l’insouciance et la gaité,
spirituel dans son patois vénitien, indifférent 4 tout et pour
tous, facile 4 vivre. Giulia est une créature sentimentale dont —
la figure ressemble effrontément 4 celle du pére Pagello.
C’est une pincée, demi anglaise, demi italienne, avec de
grands cheveux noirs, de grands yeux bleus toujours levés
au ciel, maniérée avec grace et gentillesse, pleureuse, exaltée,
un peu folle, bonne comme Pagello. Elle chante divinement
et je l’"accompagne avec le piano. Le reste du temps elle fera
l'amour ou lira des romans.
Tu vois, cher enfant, que mon isolement n’a rien d’ef-
frayant, et que quand je serai lasse de réver sur les Alpes
ou sur le Lido, je pourrai trouver des soins et le seul genre
de société intime qui me convienne. Tout autre m’est anti-
pathique. J’ai refusé obstinément toutes les connaissances que
Rebizzo Voulait m’amener. Je ne regois que lui qui vient
tous les jours et sa femme trés rarement. Elle ne .........
[Ici un large coup de ciseau qui a enlevé environ une
quinzaine de lignes de texte.|
Pane atts Mois falsneta la’ elie Matin kaw Palio dlv o Sediaiey alice vel/bA ge e206 a jel td: inl< e = len se a 96: .0°.# velsey ed ents 6 ec alas
Caen pane passe depuis quelques jours une vie moins tran-
quille, la signora Arp [alice,] sa maitresse, lui a arraché la
moitié des cheveux et déchiré son bel vestito. L’autre jour
j’ai entendu un vacarme épouvantable dans sa chambre. J’ai
Il participa, avec Alfred de Musset, 4 un diner-mystification organisé au quai
Malaquais.
Sylvia de Jacques. Dans ce roman, G. Sand lui préte une belle voix de
contralto, %*
la porte s’est ouverte avec fracf t2 ej’ endu le de
écrier,| s arees i| ot i amazzo !! h eS ans moii il ert u
aisait hs menaces aDa ecaat assez sérieuses, . Pai fait
-menacer de mon cété de la recommander a la police. J’espére
quelle me laissera tranquille. Ce n’est pas ma faute si
Pagello ne peut plus la souffrir, elle fait tout ce qwil faut
- pour cela, et je n’ai pas assez d’éloquence pour réparer des
_ torts aussi graves que la perte de ses cheveux et de son vestito.
Dans [rature: trois] cinq jours Buloz recevra la fin ~
d’André! Je t’envoie un bon que je te prie de faire toucher
par Boucoiran chez Salmon. Si Boucoiran a (toutes nos
dettes payées envers lui) quelque reste de mon mois d’avril,
~qwil le joigne 4 ces 300 fr. du mois de mai. Tache de tirer _
_ de Buloz deux ou trois cents francs 4 m’envoyer tout de suite.
_ Employe le reste plus tard 4 payer mes dettes. Pour le
- moment je serais bien aise de toucher une petite somme de
7 ou 800 francs, pour faire ce voyage de Constantinople, ou
au moins pour [rature: savoir] me sentir le moyen de le _
faire, ce qui serait pour moi une pensée de liberté agréable
au milieu de tout ce qui peut m’advenir de bon ou de
_ facheux. Dans tous les cas, envoye-moi ce que tu pourras
- récolter de Salmon et de Buloz, Peu ou prou ce sera toujours
assez pour vivre a Venise.
Je ne veux pas que tu songes 4 m’envoyer du tien et ce
que tu me dis 4a cet égard me fait beaucoup de peine. Ne
te souviens-tu pas que j’ai ta parole d’honneur de ne pas
songer 4 ce remboursement avant trois ans ? Je te l’ai fait
donner plusieurs fois pendant ta maladie et je ne te la rends
pas. Songe que je n’ai a souffrir d’aucune maniére, que mes
affaires s’arrangeront parfaitement avec ce séjour de quelques
a mois a Venise et que tu ne peux te forcer au travail main-
tenant sans te faire beaucoup de mal et sans t’exposer a une
rechite. Travaille pour t’amuser, pour te distraire, rien de
Se eens
i it et sans songer a moi qui ne manque
de rien et qui n’ai besoin de rien. Si j’avais cet argent et :
que je fusses auprés de toi, je ne l’emploierais qu’en courses
iBe n toilettes et en spectacles avec toi. Nous le mangerions...
_ ferais. si nous en avons quand nous nous verrons..... a l’opéri
et nous monterons a | cheval. Adieu... de Salmon [par ]vien
au.....
[Le coup de ciseau a enlevé au verso les quelques mots2
quit manquent ici et la fin de la lettre. |