Lettre de George Sand à Alfred de Musset

  • 12 mai 1834
  • Venise
  • Destinataire : Alfred de Musset
  • Source : Éditions du Rocher, 1956

D’ELLE [folios 108 et 109]
12 Mai [1834]
Non, mon enfant chéri, ces trois lettres ne sont pas le
dernier serrement de main de |’amante qui te quitte, c’est
Vembrassement [rature : de ton] du frére qui te reste. Ce
sentiment-la est trop beau, trop pur, et trop doux, pour que
j’éprouve jamais le besoin d’en finir avec lui. Es-tu sir, toi
mon petit, de n’étre jamais forcé de le rompre ? Un nouvel
amour ne te l’imposera-t-il pas comme une condition ? Que
mon souvenir n’empoisonne aucune des jouissances de ta
vie, mais ne laisse pas ces jouissances détruire et mépriser
mon souvenir. Sois heureux, sois aimé. Comment ne le
serais-tu pas ? Mais garde-moi dans un petit coin secret de
ton cceur, et descends-y dans tes jours de tristesse pour y
trouver une consolation, ou un encouragement. — Tu ne
parles pas de ta santé. Cependant tu me dis que l’air du
printems et l’odeur des lilas entre dans ta chambre par bouf-
fées et fait bondir ton cceur d’amour et de jeunesse. Cela
est un signe de santé et de force, le plus doux certainement
que la nature nous donne. Aime donc, mon Alfred, aime
pour tout de bon. Aime une femme jeune, belle et qui n’ait
pas encore aimé, pas encore souffert. Ménage-la et ne la
fais pas souffrir. Le coeur d’une femme est une chose si
délicate quand ce n’est pas un glacon ou une pierre! Je
crois qu’il n’y a guéres de milieu et il n’y en a pas non plus
dans ta maniére d’aimer et d’estimer. C’est en vain que tu
cherches 4 te retrancher derriére la méfiance, ou que tu
crois te mettre 4 l’abri par la légéreté de l’enfance. Ton 4me
est faite pour aimer ardemment, ou pour se dessécher tout
a fait. Je ne peux pas croire qu’avec tant de séve et de
jeunesse, tu puisses tomber dans |’auguste permanence,
tu en sortirais 4 chaque instant, et tu reporterais malgré
toi sur des objets indignes de toi, la riche effusion de ton
amour. Tu l’as dit cent fois, et tu as eu beau t’en dédire,
rien n’a effacé cette sentence-l4, il n’y a au monde que
Vamour qui soit quelque chose. Peut-étre est-ce une faculté
laquinait parfois. (Note de la premiére édition. Voir plus haut, p. 23).
aes Seah se perd et }
_ wil faut Sep hie par > souffrances
pour aimer une autre avec. sbandeae Pant fue te
quelque] celle qui viendra t’aimera-t-elle moins que moi,
et peut-étre sera-t-elle plus heureuse et plus aimée. Il y a
de tels mystéres dans ces choses, aa Dieu nous pousse dans —
des voies si neuves et si imprévues! Laisse-toi faire, ne lui
_ résiste pas. Il n’abandonne pas ses privilégiés. Il les prend
par la main, et il les place au milieu des écueils ot ils
doivent apprendre a vivre, pour les faire asseoir ensuite au
banquet ou ils doivent se reposer. Moi mon enfant, voila que
mon ame se calme, et que l’espérance me vient. Mon imagi-
mation se meurt et ne s’attache plus qu’a des fictions litté-
raires. Elle abandonne son réle dans la vie réelle, et ne
m’entraine plus au dela de la prudence et du raisonnement. _
Mon cceur reste encore, et restera toujours sensible et irri-
table, prét a saigner abondamment au moindre coup d’épin-
gle. Cette sensibilité a bien encore quelque chose d’exagéré
et de maladif qui ne guérira pas en un jour. Mais je vois
aussi la main de Dieu qui s’incline vers moi et qui m’appelle
vers une existence durable et calme. Tous les vrais biens, je
les ai 4 ma disposition. Je m’étais habituée 4 Venthousiasme
et il me manque queiquefois. Mais quand Vaceés de spleen
est passé, je m’applaudis d’avoir appris 4 aimer les yeux
ouverts. Un grand point pour hater ma guérison, c’est que
je puis cacher mes vieux restes de souffrances. Je n’ai pas
affaire a des yeux aussi pénétrants que les tiens et je puis
faire ma figure d’oiseau malade sans qu’on s’en apercoive.
‘Si on me soupconne un peu de tristesse, je me justifie avec
une douleur de téte ou un cor au pied. On ne m’a pas vue
insouciante et folle. On ne connait pas tous les recoins de
mon caractére. On n’ on voit que les lignes principales, cela
est bien, n’est-ce pas? — Et puis ici, je ne suis pas
Mad™ Sand. Le brave Pierre n’a pas lu Lélia, et je crois
aC bien qu’il n’y comprendrait goutte. Il n’est pas en méfiance
contre ces aberrations de nos tétes de poétes. Il me traite
ne voulant pas quil « cherchat 4 la connaitre par ses écrits». *
Py ‘
_ans et il me rouroetel détoile
omme une ame vierge. Te.n e dis rien pour [rature:
nuer] détruire ou pour [rature ; augmenter | entretenir son
erreur. Je me laisse régénérer par cette affection douce et —
_ honnéte. Pour la premiére fois de ma vie, j’aime sans passion. a
Tu n’es pas encore arrivé 1a, toi. Peut étre marcheras-
en sens contraire. Peut étre ton dernier amour sera-t-il le p] a
romanesque et le plus jeune. Mais ton coeur, mais ton bon —
_ coeur, ne le tue pas, je t’en prie. Qu’il se mette tout entier ou —
en partie dans toutes les amours de ta vie, mais qu’il y joue
toujours son réle noble, afin qu’ un jour tu puisses regarder
en arriére et dire comme moi, j’ai souffert souvent, je me suis —
trompé quelquefois mais j’ai aimé. C’est moi qui ait vécu et
non pas un étre factice créé par mon orgueil et mon ennui.
J’ai essayé ce réle dans les instants de solitude et de dégoat, —o z
mais c’était pour me consoler d’étre seul, et quand j’étais —
deux, je m’abandonnais comme un enfant, je redevenais béte —
et bon comme I|’amour veut qu’on soit. ;
Que tes lettres sont bonnes et tendres, mon cher Alfred !
La derniere est encore meilleure que les autres. Ne t’accuse
de rien, n’aye pas de remords, si tu ne peux surmonter cer-
taines répugnances, certaines tristesses. Ne hazarde rien qui
te fasse souffrir. Tu as bien assez souffert pour moi. Ne vois
pas mon fils si cela te fait mal. Si tu le vois, dis-lui qu’il ne
m’a pas écrit depuis plus de deux mois et que cela me fait
beaucoup de peine. — Je suis triste de n’avoir pas ma fille, _
eta présent que jai fixé que je ne devais pas la voir avant
le mois d’aoitit, je pense a elle nuit et jour avec une impatience —
et une soif incroyable. Qu’est-ce que ¢ ’est que cet amour des _
méres ? ¢’est encore une chose mystérieuse pour moi. Sollici-
‘tudes, inquiétudes cent fois plus vives que dans l’amour d’une
amante et pourtant moins de joie et de transports dans la
possession. Absence qui ne s’appercoit guéres dans les pre-
heureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se
retourne pour Tegarder en arriére, et on dit: J’ai souffert souvent, je me
suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi be ai vécu, et non as
un 6étre factice créé par mon orgueil et mon ennui. » (On ne badine pas on
avec Pamour, Acte I, scéne V). ae
_miers jours et qui devient cruelle et ardente comme Ja fiavre
a mesure qu’elle se prolonge. —
Je tenvoye une lettre pour Boucoiran, que je te prie tyPaY y
de lui faire passer tout de suite. Je Jui dis d’aller te voir.
Charge-le de celles de mes affaires et de mes commissions qui
t’ennuyeront ou que tu n’auras pas le tems de faire. Je t’en-
voye la liste de ces commissions. Paye-toi avec l’argent que
Buloz ou Salmon te remettront pour moi et dis-moi au juste
ou en sont mes affaires, si je puis faire payer mon loyer et
surtout Sosthénes. Je crois que Buloz me doit encore
1500 francs sans compter la lettre sur les alpes que je t’ai
envoyée, et que je te supplie de ne pas lui donner, si elle ne
te plait pas. —- Je lui ai envoyé Ja fin d’André. Ri la
bonté d’en corriger les épreuves, veux- tu, mon enfant ? Il y a
deux choses 4 observer. D’abord que j’ai fait en plusieurs
_endroits de grosses bourdes, a propos de l’Age de majorité. T]
faut que tu t’assures de l’Age ou un homme peut se marier
sans le consentement des parens, et que tu fasses accorder
les trois ou quatre passages ou j’en parle. I] me semble que
dans certains endroits je lui donne vingt ans, et que six mois
aprés il se trouve en avoir 25. — Ensuite il y a une grande
portion de manuscrit, celle que tu as emportée, je crois, ou
j’ai oublié de faire la division des chapitres. Arrange cela,
et fais concorder les chiffres que j’ai laissés en blane avec
les précédens. Enfin, corrige les mots bétes, les redites, les
fautes de francais. Tu sais que c’est un grand service a rendre
a un auteur absent, que de le sauver de la bétise des protes
et de [rature: la sienne| sa propre inadvertance.
Jacques est en train et va au galop. Ce n’est Vhistoire
d’aucuns de nous. I] m’est impossible de parler de moi dans
propre inadvertance) gardé dans la premiére édition.
a Boucoiran. :
avait écrit 4 Buloz en Mars: « [André] était fini aux trois quarts quand
Alfred est tombé malade. Mais la triste disposition d’esprit ot je me suis
trouvée alors m’a rendu ce sujet tranquille et pastoral absolument imposible
a traiter ».
Peer eene CRY toe Sea Ve ee Oar er Saree we Nese e
EC ORRESPONDANCE 107
un livre, dans la disposition d’esprit ow je suis — pour toi,
cher ange, fais ce que tu voudras, romans, sonnets, poémes,
parle de moi comme tu |’entendras, je me livre a toi les yeux
bandés. Je te remercierai a genoux des vers que tu :n’enver-
ras et de ceux que tu m’as envoyés. Tu sais que je les aime
de passion, tes vers, et qu’ils m’ont appelée vers toi, malgré
moi, d’un monde bien éloigné du tien. — mon oiseau est mort, _
et j'ai pleuré, et Pagello s’est mis 4 rire, et je me suis mise —
en colére, et il s’est mis 4 pleurer, et je me suis mias rir e.
Voila-t-il pas une belle histoire ? J’attends qu’il m’arrive
quelques sous pour acheter une certaine tourterelle dont je
suis éprise. Je ne me porte pas trés bien. L’air de Venise est
éminemment coliqueux et je vis dans des douleurs d’entrailles
continuelles. J’ai été trés occupée d’arranger notre petite mai-
son, de coudre des rideaux, de planter des clous, dé couvrir
des chaises. C’est Pagello qui a fait 4 peu prés tous les frais
du mobilier, moi j’ai donné la main-d’ceuvre gratis, et son
frére prétend, pour sa part, s’étre acquitté en esprit et en
bons mots. C’est un dréle de corps que ce Robert. J] a des
facons de dire trés comiques. L’autre jour il me priait de
lui faire un rideau parce que le popolo s’attroupait sur le
pont quand il passait sa chemise. — Au reste, je vis tou-
jours sous la menace d’étre assassinée par Mme Arpalice.
Pagello s’est brouillé tout a fait avec elle. Giulia prend ‘a
chose au sérieux et vit pour moi dans des inquiétudes comi-
ques. Elle me supplie de quitter le pays pour quelques tems
parce qu’elle croit de bonne foi 4 une coltellata *,
Voici les petits objets que je te prie de m’envoyer. Douze
paires de gants glacés. deux paires de souliers de satin noir
et deux paires de maroquin noir, chez Michiels au coin de la
r. du Helder et du boulevard. tu Jui diras de les faire un peu
plus larges que ma mesure. j’ai les pieds enflés et le maroquin
de Venise est dur comme du buffle. un quart de patchouly
chez Leblanc rue Sainte-Anne, en face le n° 50. — ne te
miére édition. — II fait « une chaleur qui donne le malaise », note ce jour-la
la -comtesse Agénor de Gasparin, qui séjourne 4 Venise.
dans une caisse avec les livres.
paquet de jj ournaux liés avec un per qui se trouve dans
; = une de mes armoires de boule, et que tu diras 4 Boucoiran
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an e chercher. Ce sont les” journaux nuaeso nt parle eae
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ables. — N’oublie pas de joindre aux livres que je va i
demandés La Marquise, Aldo le rimeur et Metella, parce qu’on aaeie ye p aoe
demande une opérette pour commencer la publication. Le
romantique est fort 4 la mode ici. Aldo aurait, je crois du aeSehee le.e
ucces. La Marquise aussi parce qu’on est curieux a Venise
des histoires singuliéres, stupides et folles. Je serais bien aise
- faire gagner quelque million (de centimes) 4 Pagello avec
mes ceuvres légéres. Je crois qu’il pourrait traduire aussi
Marianne, Fantasio ou Andréa. Je sais assez d’italien a pré-
‘sent pour l’aider a comprendre ta prose quoiqu’elle soit moins
abordable que la mienne a un Stranger. Il comprend trés
bien d’ailleurs le francais imprimé et il écrit l’italien trés
remarquablement a ce qu’on dit. Je crois que tes petites
comédies en prose feraient rage et cela m’amuserait de nous
_ voir devenir céléb4r Veenisse. — Tu mettras toutes ces choses
dans une caisse avec les livres. (Tout cela peut voyager ensem-
ble sans inconvénient) et [je te prie] de mettre la caisse a
la diligence 4 l’adresse de Pagello, Farmacia Ancillo, 4 Venise
— cela suffit et Pagello se charge de tout. — Adieu, mon
joli petit ange, écris-moi, écris-moi toujours de ces bon-
nes lettres qui ferment toutes les plaies que nous nous sommes
faites et qui changent en joies présentes nos douleurs passées.
Je tembrasse...... pour moi et pour le docteur.
- Dans la premiére édition : mon cher petit ange. Dans J’autographe,
le mot joli a été soigneusement rayé. Voir plus haut, lettre du 30 Mars,
p. 68.
adverbe.
En haut de la page, en post scriptum, une ligne coupée
et ces mots:
...est-il aussi mauvais que par le passé ?
me mets a rire toute pale au souvenir de noss to et pu
il se trouve que cela me fait pleurer. Oh nous nous reverron
n’est-ce pas ?