Lettre de George Sand à Alfred de Musset

  • 26 juin 1834
  • Venise
  • Destinataire : Alfred de Musset
  • Source : Éditions du Rocher, 1956

D’ELLE [folios 116, 116 dis, 117]
Monsieur Alfred de Musset
rue de Grenelle St Germain
Paris
Timbres : Venezia 26 Giugno — Paris: illisible
J’ai recu, mon enfant chéri, ton billet il y a quelques jours,
et ta lettre aujourd’hui. Je te remercie mille fois de m’avoir
donné tout de suite des nouvelles de Maurice et de t’étre
occupé de ce sot envoi d’argent qui m’est enfin arivé, grace
toutes les bites: i eee a ie isea o8y restantey. et qui a_
trouvé celle de Boucoiran dans la case de Londres. Le pauvre ©
f -garcgon que tantét j’accusais et que tantot je pleurais cqnee?
_ mort et enterré, avait été d’une exactitude extréme. Enfin j’ al
Vea pas timaginer, mon bon petit, par quelle série de souffrances
t \
et de déplaisirs mon destin s’est pli 4 me faire passer depuis
quelque tems. Je t’en ai dit quelques-unes [coupure d’une
_ dizaine de lignes | et de colére, j'ai renvoyé [coupure | départ.
- Voila ce que c’est que la misére. On a beau s’en moquer, avoir
un corps de cheval pour la supporter, un courage d’esclave
pour le travail, elle vous avilit, elle donne le droit aux butors oeeeTee eSre e
_ qui ont de l’argent, de [rgture : se croire] vous insulter et de .
- vous plaindre. J’ai toujours porté la mienne hardiment et
fierement, parce que j’ai dans le bras de quoi me passer des
-trésors de M. Démidoff. Mais une combinaison malheu-
reuse, un sot hazard, la négligence d’un employé de la poste,
im’exposent a recevoir un affront, si affront il y a pour un
- ergueil aussi légitime que le mien, mais du moins une souil-
Inve. une fange dégoutante, que l’on jette devant moi pour
m’empécher de passer. Ce sont de ces choses-l4 qui me don-
nent le spleen et qui réveillent mon idée de suicide, la triste
compagne cramponnée apres moi. Mais il ne faut pas, mon
enfant, que cela t’inquiéte. il est probable qu’elle me suivra
_[rature : encore pendant dix ans] toujours sans me faire
aucun bobo, car aprés tout, je n’ai ici aucun chagrin de cceur,
et si j'ai pu résister 4 ceux que j’ai éprouvés par le passé, il
est probable que les contrariétés et les dégouts de la vie maté-
rielle n’auront pas plus de pouvoir que les douleurs de l’amour
et de l’amitié. Ma derniére letire a da te rassurer. Je serais
un monstre si je trouvais un sujet de plainte contre l’ami
-auquel tu m’as confiée. C’est un ange de douceur, de bonté et
de dévouement. J’aime la vie quand je suis dans mon bon sens.
Mais tu sais qu "il y a dans les choses extérieures des sujets
de contrariété si poignante qu’ils nous en font sortir. J’ai done
des mauvais jours quand le mauvais destin me persécute, mais
Y, gh ee ies , : Pe
te. aussi a ses bonnes lunes, et j’espére que je viens
d’entrer dans une de celles-la. Je suis rassurée sur mon fils, _
jai de bonnes nouvelles de ma fille, je ne dois plus un sou A _ Ee
evh emm‘ereVy enise, et le mois prochain tout sera payé a Paris si Buloz_
ne me [fait] [coupure] Au mois d’Aodt j’embrasserai
mes enfans. [non certes je ne les quitterai pas plus longtemps
_ Jen mourrais, et ils vont avoir besoin de moi, vu que... (cou-
pure)... obligés de voyager et de voir un peu! c’est notre état,
une nécessités de la vie, de l’avenir de I’artiste. Pietrom e _
rejoindra a Paris dans tous les cas| *. Tu as donc bien raison
de te dire que mon bonheur a pris sa source dans tes larmes,
non pas dans celles de ton désespoir et de ta souffrance, mais
dans celles de ton enthousiasme et de ton sacrifice. Tu aimeras
peut-étre mieux par la suite, tu auras peut-étre un caractére ty.
plus égal et plus heureux, mais tu ne seras jamais [rature: —
ausst| plus grand que tu ne I’as été dans ces tristes jours. N’en
déteste pas [rature : le souvenir] la mémoire et quand l’eu-
nui de la solitude te prends, rappelle-toi que tu m’as laissé
un souvenir plus cher et plus précieux que tous les plaisirs de
la possession.
Je ne veux pas que tu restes a Paris pour mes affaires. Si _
tu as de l’argent, si tu as envie de voyager, oh je t’en supplie,
prends du plaies i.r ou au moin. s de la die stracti° on. Mes affai. res tomy
vont bien, 4 présent. Boucoiran n’était ni amoureux ni mort.
Il s’occupera de tout comme de coutume, seulement, je te prio
d’aller voir quelquefois mon fils [rature : si tures...] pendant _ ra
que tu seras 4 Paris, et de le faire sortir si tu vois qu’il soit _ a
négligé par Boucoiran. Mais, 4 son défaut, Buloz me donnera
bien de ses nouvelles et ma mére n’est pas capable, je pense, =
de lui laisser manquer ses sorties. Je ne veux avoir aucune rela-
tion avec Planche. Je vois d’aprés la maniére froide et réservée
dont Boucoiran me parle de lui, qu’il y a beaucoup de vrai
dans les ragots de Buloz. Buloz est un imbécile de te reporter
les mauvais propos. Boucoiran ne me dit rien, mais me fait
termine par ces mots : le ow et le ow de Figaro. Il ne manque pas dans la
la premiére édition.
de rapports et de [Buloz est] fou, adoptés par la premiére édition.
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fort bien comprendre 4 quoi je dois m’en tenir. J’aurai une
petite explication avec Planche, qui se passera a huis clos,
mais qui lui fermera la bouche pour longtems.
Quant a toi, la meilleure réponse que tu puisses faire, c’est
de hausser les enaules et de dire comme autrefois, tra Ja la. Va
done ot tu pourras et ot tu voudras aller pourvu que je te
voye, peu ou beaucoup comme tu l’entendras. Mais au moins
que je sache si tu es rose, comme autrefois, et gras comme tu
t’en vantes, que je sois bien rassurée sur ta santé et que mon
coeur se dilate en t?embrassant comme mon Maurice, et eu
t’entendant me dire que tu es mon ami, mon fils bien-aimé
et que tu ne changeras jamais pour moi. Je ne sais pas encore
si Pagello pourra m’accompagner. Ce grand voyage toute seule,
et le chagrin qu’il aura de me voir partir m’effraient un peu.
D’un autre cété je sais qu’il n’acceptera pas de moi le plus
simple prét, et qu’il dira bien des confiteor avant de se décider
a faire ailleurs une dette. I] a pourtant bien envie de ne pas
me quitter [petite déchirure accidentelle| et il se fait ure
joie de t’embrasser. J’espére que cela l’emportera sur les
embarras de sa position.
Encore un mot sur Planche ; Boucoiran me mande qu'il
corrige les épreuves de tout ce que Buloz publie de moi. C’est
fort bien si ca l’amuse, et comme je ne ]’en ai pas prié, je ne
V’en remercierai pas. C’est une affaire entre Buloz et lui. Mais
Buloz ne me parait pas fort prudent s’il lui confie les lettres
que je t’écris dans la Revue. Tu sais comme ces choses se
passent, comme Buloz relit les épreuves corrigées, et tu sais
aussi qu’une syllabe changée peut altérer entiérement le sens
d’une phrase et méme d’un paragraphe. Quelquefois la malice
ou l’inadvertance font de singuliéres bévues [rature : dans un
livre, puis manuscrit] témoin le ou, et le ot de Figaro.
Comment pourrais-je m’étonner ou me facher de tes ques-
tions ? o mon cher enfant, ne sais-je pas que tu me dis la
vérité, quand tu parles de donner ta vie pour moi ? qu’ai-je
de plus précieux au monde ae cette confiance sur laquelle
jai bati mon nouveau bonheur ?? ton amitié n’est-elle pas la
base de tout ce qui peut m’arriver d’important désormais ?
Tu m/’as remise dans les mains d’un étre dont l’affection et la
vertu sont immuables comme les Alpes. Les petits maux que
sae eT Me ge
CORRESPONDANCE SP Niea e
je puis ressentir de la vie extérieure sont entiérement a part
de lui et de toi, il ne faut pas y faire d’autre attention que de
dire 4 Maurice, écris 4 ta mére, et 4 Buloz, envoyez de l’argent
a George. Ce qui pourrait me faire du mal et ce qui ne peut
pas arriver, c’est de perdre ton affection. Ce qui me consolera
de tous les maux possibles, c’est encore elle. Songe, mon
enfant, que tu es dans ma vie & cété de mes enfans, et qu’il
n’y a plus que deux ou trois grands coups qui puissent m’abat-
tre, leur mort, ou ton indifférence. Quant a Pierre, c’est un
corps qui nous enterrera tous, un coeur qui ne s’appartient
plus, et qui est 4 nous comme celui que nous avons dans la
poitrine.
Adieu adieu mon cher ange ne sois pas triste A cause
de moi, cherche au contraire ton espérance et ta conse-
lation dans le souvenir de ta vieille mignonne, qui te chérit
et qui prie Dieu pour que tu sois aimé.
Fais-moi le plaisir de jetter la lettre ci-jointe au premier
bureau de poste que tu trouveras sur ton chemin.
Demain je mets 4 la poste la moitié du second volume de
Jacques. Dis et redis a Buloz que le 15 Juillet il aura recu tout
le roman et qu’il faudra qu’il m’envoie les derniers mille
f. courrier par courrier. Je veux partir d’ici le 25. Tu me ferais
bien plaisir de lire Jacques et d’en retrancher les choses les
plus bétes. J’espére que Buloz aura fait payer M™ de La Roche-
foucauld. On dit que Buloz a acheté la revue de Paris et
awi l a fait une mauvaise affaire. Est-ce vrai ?
jusqu’a la fin de la lettre.
avait recu 4000 francs de Buloz au moment de son départ pour I’Italie.
au vicomte, par l‘intermédiaire de Papet. Le 20, elle faisait les mémes recom-
mandations 4 Boucoiran. Le 19 Juillet, inquiéte, elle écrira encore 4 Buloz.
la Revue de Paris (hebdomadaire) en plus de la Revue des Deux-Mondes.
G. Sand lui écrit; «On me mande que vous avez fait une mauvaise affaire
en cela, qu’en sait-on ? » Elle avait travaillé pour la Revwe de Paris avant
d’entrer 4 la Revue des Deux-Mondes. *
rue Vivienne n° 10
Paris
Sans date ; timbre de Venise, 26 Juin [1834]
Est-ce que je vous ai tutoyé dans ma lettre, mon cher
mi, et est-ce que je ne te tutoyais pas auparavant ? Si cela |
vous parait insolent, je t’autorise a@ me rendre la pareille
pour m’apprendre a vivre. Mais il ne faut pas que cela
_t’occupe car je me suis mise @ tutoyer les cing ow six per-
-sonnes que j'aime et vous étes bien du nombre avec ta
_ permission. Je n’ai pas plus envie que toi davoir des
connaissances. J’y suis souvent forcée par ma profession,
et _quelquefois mon intelligence s’amuse avec elles, tout a
fait @ part de mon ceeur. Je vous prie [rature : pourtant] |
d’étre assuré que je ne te mets pas au nombre de ceux que __
je vois pour échanger une heure de bavardage. Je sais que
tu as pour moi une amitié vraie que je ne suppose point
_ @ beaucoup d@’ autres, et que je ne leur demande en aucune
fagon. En outre, j'ai pris ici cette habitude du toi, dont on
abuse en Italie, mais dont je trouve trés bien qu’on use
avec les gens @ qui l’on se fie tout de bon. Si cela pourtant
vous semble ridicule, je vous dirai vous quand j’y penserai.
= Mais il faut que tu te soumettes a étre tutoyé sur le papier,
car voici bien six lettres que j’écris depuis six mois, et je
n’ai encore trouvé l’occasion de dire vous qu’a Buloz. C’est
Phomme du monde que je respecte le plus, mais j’adore en
lui le contenu de sa caisse et je tutoye avec amour l’argent
quil m’envoye. Tu es fort ingrat de me dire que je ne me
souviens peut-étre déja plus de tavoir écrit. Si je vous
racontais ma vie depuis six mois, vous comprendriez que
ma résurrection est prompte et qu'un autre @ ma place eut
été au cercueil pendant des années, mais je vis si vite! tu
as raison. Je marche comme les autres courent, ce n’est pas
a ma faute et il faut bien que j’accepte mon sort comme Dieu
me l’a fait. ce n’est pas le plus beau du monde et il ne
m’amuse pas tous les jours. tu me demandes of j’en suis
j aey a des semaines et des emote ou je te
1 porte en croupe. mais il y en a d’autres ow je tourne la téte fe
et ow je le vois tout a coup @ cent lieues derriére moi. Alors
comme je n’ai ni raison, ni patience, je me couche par terre,
je me roule comme un chien, je pleure comme un veau. —
Je dis que la vie est insupportable, qwil faut en finir. Je es
_me rends malade sérieusement, souvent sans la moindre ee Fe
cause réelle de souffrance. Je suis brutale, insolence, injuste, 2 rr
mes amis veulent m’appaiser, je me mets encore plus” en
colére. Enfin V’accés se passe. Un petit bonheur m’arrive, la
lettre d’un ami, des nouvelles de mes enfans. Moins que
cela méme, une brave envie de travailler, une bonne pluie
qui me détend les nerfs du cerveau, et alors me voila gaie
comme un pinson. Je raconte mes joies a tous mes amis. Je a
les embrasse. Je cours. Je ris. Je fais des calembourgse t fe
jécris des poémes fantastiques dignes des petites maisons. __
Vraiment, ce n’est pas par caprice que je suis ainsi, et je
n’aime pas moins quand je boude que quand je ris, mais
depuis deux ans, ma maladie chronique est fort augmentée. —
Quelle est elle cette maladie je n’en sais rien. elle me fait —
souffrir physiquement dans tous les membres et me porte au
suicide quatre jours sur huit. Et puis elle guérit avec une ae
chanson ou avec un hochet. Comment est-ce que cela s’ap-
pelle : ? eee que _vous n’étes pas tous comme cela plus ou —
moins ? Je suis dans le plus, parce que jai beaucoup de a
bile et beaucoup de sang, dire qu’on a un caractére, c’est —
se vanter. Que dirais-je du mien quand un jour, je raisonne —
tout, et le lendemain rien ? Quand dans certaines occasions —
je tue amour par le raisonnement, et dans d’autres je me _
mets & aimer si bien que je suis aveugle ni plus ni moins
que Cupidon en personne ? Tu es un raisonneur, toi, et pour-
tant je t’ai vu te donner des indigestions, et dire, ma foi
tant pis, jaurai mal a Vestomach, mais j’aime le melon. -
Ce que je sais de moi pertinemment, c’est que jai de la
conscience, de l’orgueil et de la sincérité que je. suis inca-
pable de tromper, de calomnier et de m/’avilir. En cela je
vaux mieux que trois ou quatre cents personnes @ qui j'ai
eu affaire dans ma vie. Je suis capable de ce quil y a de
plus béte et de plus extravagant, et que je suis obligée tous
Devs Sh bie ics yf eT en
142 Grorce SAND Er ALFRED D
les jours de rire de moi-méme avec moi-méme, Voila donc
ou j’en suis avec le bonheur, c’est @ me dire, ai-je connu
le bonheur ? y a-t-il du bonheur ? qu’est-ce que c'est ? ow
cela se trouve-t-il ? Quand j’ai de l'amour dans le coeur et
dans la téte, je dis — comment, le bonheur ? mais j’en suis
inondée. J’y nage en plein. J’aime. Il n’y a que cela
dans la vie. — mais quand je me repose, je dis, il n’y a
rien dans la vie que Vennui et la fatigue. J'ai raison dans
un et Vautre cas. la vie est la plus belle chose du monde
quand on aime, et la plus détestable quand on cesse d’aimer.
c’est a dire que selon moi, l’amour est tout. Qu’en dis-tu ?
Tu n’en sais rien. tu n’as encore aimer qué pour le néces-
saire, et ce nécessaire-la est du superflu dans le véritable
amour. le véritable amour c’est quand le coeur, Vesprit et
le corps se comprennent .et s’embrassent. l’embrassement
et la sympathie de ces trois choses se rencontre une fois en
mille ans. mais pourvu qui l y en ait deux, le corps et
lesprit sans le coeur, ou le corps et le coeur sans l’esprit, on
se figure que la troisiéme existe jusqu’a ce que labsence
trop sensible de cette troisiéme chose, tue la sympathie des
deux autres *, Sacrebleu ! J’espére que voila une démons-
tration. Tu vois mon cher que je ne suis guére amoureuse
pour le moment. Quand je le suis, je n’en pense pas si
long. Tu aimeras certainement, toi, et comme tu as plus de
force et de durée que moi dans la volonté, tu suppléeras @
ce complément de bonheur qui manque @ tous les amours
possibles, mais dont les caractéres un peu fermes savent
cacher le vide. Moi j’ai un caractére de cire molle avec une
[rature ; force] téte [rature : plus dure que le fer] de bois
sec. Si j’arrive jamais a connaitre le véritable amour qui
dure et qui rend heureux longtems, je te le dirai. Mais ce
sera l’ceuvre de celui qui m’aimera et non la mienne.
Il me semble que nous ne sommes @ la mode ni Tun
ni Vautre et quil n’y a rien de moins Don Juan que tous
ces discours la. Toi tu fais bien la cour aux grosses alle-
mandes, mais tu as une belle pour le sentiment. Moi je
n’ai aucun prince, aucun charretier, aucun chat, aucun
ie
2 — C@RRESPONDANCE 143
chien, a@ mes pieds. Ici, comme pariout ou I’on voit une
femme sans mari, sans pére ou sans duégne, parler a des
hommes, diner ou se promener avec eux, on suppose que
jai un ow plusieurs amans. J’ai un ami excellent, et deux
auires connaissances intimes moins excellentes, mais
aimables. Je ne me livre aux badinages de l'amour avec per-
sonne. J’at sous ce rapport des passions trés soumises & ma
voonté, et ma volonté attend ou se repose. Je viens d’aimer
avec une violence qui m’a brisée pour quelque tems. Un
fait tout matériel, une maladie mortelle @ laquelle il a
manqué succomber, m’a séparée d’alfred avant que je ne
minquiete de savoir si e’était le véritable amour, que nous
avions un pour Vautre. Il me semblait qu’oui, comme il
ma semblé toutes les fois que j’ai aimé. Je sais seulement
que je nai jamais aimé et que je n’aimerai peut-étre jamais
avec tant de vivacité et de transport. Mais je n’ai pas de
gout pour le role de la fornarina. Les médecins m’ont mis
de la glace dans le sang avec certaines paroles, et je me suis
brisé le coeur comme un verre. Depuis ce tems la, je ne vis
plus. Je ne pense plus, j’écris, j’écrivasse, je passe mes jours
seule, dans ma chambre, couchée sur le siuc, dans le simple
appareil, d’une vieille beauté et [rature : écriv| noircissant du
papier, tant6t pour me soulager du spleen qui s’en va en
encre, tant6t pour arracher quelques sous a@ cet épouvantable
cerberd de la revue des deux mondes. II fait si chaud que
je suis obligée d’avaler une glace tous les quarts dheure.
puis comme cela me refroidit trop, javale par dessus
une tasse de café. Mais cela me réchauffe trop et je ravale
une glace, ainsi de suite. ce régime me fait un mal de chien.
J’en suis quitte pour étre de mauvaise humeur, pour gronder
mat servante et pour donner des coups de pied au derriére
de mon sansonnet, qui s’en va en disant — mon petit Geor-
ges, mon petit Georges ! — c’est la tout le prince Italien que
je gouverne et il est plus gentil que tous les princes du
monde, il est noir comme du jais et met ses pattes dans
Tencrier, ensuite il vient se promener sur mes manuscrits
et les couvrir d’hieroglyphes. quand je n’ai pas mal ¢@
Sym
é Vestomach je trouv Hepes
direde plus intéressants te parle-
turc, ou le pape.
- Tu me racontes des chose trés dréles, mais sais-tu que
tu es devenu diablement moqueur ? Tu te moque de tout
le monde et de toi par dessus le marchém.a foi tu as raison.
les choses de ce monde devraient toujours faire rire et je_
suis une imbécile de les prendre si souvent au sérieux. que
radiMelhVl e
_veux-tu ? chacun méne sa béie comme il peut. je trouve
que le joujou de Lavanne est le plus raisonnable de tous:
_ Jules faisant le Don Juan et Planche prenant des pauses
sont bien plus fous. Jules était si bon quand il était naturel.
et Planche a tant de bon sens et d’esprit ! mais quelle rage
bo
a donc tout le monde de jouer un petit bout de réle! cela
-donne envie d’aller vivre avec les rochers du Tyrol qui du
_ moins ont toujours la méme pose, et la méme figure.
Va voir mon fils et donne moi de ses nouvelles, tu me
_ feras le plus grand des plaisirs. je t’avais prié de le faire
sortir. et puis monsieur son pére a décrété qu’il ne devait
étre confié qu’a des personnes élues et choisies par lui. c’ est
| pourquoi je ne t’en ai plus parlé. Je sais que tu m’aurais
rendu ce service avec plaisir, et j’aurais été contente de le
- savoir entre tes mains. heureusement Boucoiran auquel je
me fie extrémement n’a pas été mis hors la loi, et il le fait
sortir. mais il est paresseux pour écrire et souvent je suis
trés longtems inquiéte de mon enfant. Si tu me parles de
lui, tes lettres me seront doublement agréables.
Je partirai dici le 25 Juillet et je serai & Paris vers
15 Aott. j'ai de bonnes nouvelles de ma fille et Maurice
me mande qu’elle lui écrit des lettres. Dieu sait quelles
lettres ! Elle ne me favorise pas @ ce point la, mais je sais
qu’elle prie le bon Dieu tous les soirs pour que je revienne.
Pauvre chére mignonne. Quel bonheur de la retrouver!
Hamon jev ous e rbrasse det out mon ceeur. écrivez-