Lettre de George Sand à Alfred de Musset
"DELLE [folios 119 et 120] ee
Au crayon. Practd ate [vers le 7 Se phabret 1834]
- Je t’écris sur un album, d’un petit bois ou je suis venue
me promener seule, triste, brisée, et ot je lis ta lettre de
Baden. hélas, hélas! qu’est-ce que tout cela ? pourquoi ~
oublies-tu donc 4 chaque instant, et cette fois plus que —
jamais, que ce sentiment devait se transformer et ne plus —-
pouvoir par sa nature faire ombrage 4 personne ? Ah! tu |
‘m’aimes encore trop, il ne faut plus nous voir. C’est de la
passion que tu m/’exprimes, mais ce n’est plus le saint
enthousiasme de tes bons moments. Ce n’est plus cette
-amitié pure dont j* espérais voir s’en aller, peu a peu, les
expressions trop vives. Et pourtant, je ne m en inquiétais
pas de ces expressions, elles étaient la poétique habitude de
ton langage de poéte. Et moi-méme, est-ce qu’avec toi je
pesais et mesurais les mots ? Pour d’autres que pour nous
[rature : deux] ils eussent peut-étre signifié autre chose, je
n’en sais rien. Je sais, je croyais savoir, du moins, que
pour nous trois ils manifestaient un amour de l’4me ow les
sens n’étaient pour rien. Eh bien voila que tu t’égares et
lui aussi ! Oui, lui-méme, qui dans son parler italien est
plein d’images et de protestations qui paraitraient exagérées
‘si on les traduisait mot a mot, lui qui, selon Vusage de
la-bas, embrasse ses amis presque sur la bouche, et cela
sans y entendre malice, le brave et pur garcon qu’il est, lui_
: eee : i a om mst me os
_qui tutoie la belle Crescini sans avoir jamais songé 4
- €tre son amant, enfin lui qui faisait & Giulia P. (je tai dit
qu’elle était sa sceur de la main gauche) des vers et des
romances tout remplis d’amore et de felicitaé, le voila, ce
pauvre Pierre, qui aprés m’avoir dit tant de fois : il nostro
amore per Alf., lit je ne sais quel mot, quelle ligne de ma
réponse a toi le jour du départ et s’imagine je ne sais quoi.
Il croit que je me plaignais de lui a toi, quand c’est lui
qui s’est plaint a toi de ma tristesse et de mon dépérisse-
ment de santé. N’ai-je pas, en dehors de lui et de toi, des
sujets de chagrin qu’il devrait apprécier ? Tu m’as dit en
partant : tu es donc malheureuse ? et je te disais : oui, du
cété de mes enfans que je ne veux pas perdre dussé-je tout
briser dans ma vie. Mais lui qui comprenait tout a Venise,
du moment qu’il a mis le pied en france il n’a plus rien
compris, et le voila désespéré. Tout de moi le blesse et
Virrite, et, faut-il le dire ? il part, il est peut-étre parti a
Vheure qu’il est. et moi je ne le retiendrai pas, parce que
je suis offensée jusqu’au fond de Vame de ce qu’il m’écrit
et que je le sens bien, il n’a plus la foi, par conséquent il
n’a plus l’amour. Je le verrai s’il est encore 4 Paris, je vais
y retourner dans l’intention de le consoler, me justifier,
non, le retenir, non. Est-ce que l’amour élevé et croyant
est possible ? est-ce qu’il ne faut pas que je meure sans
Vavoir rencontré ? Toujours saisir des fantémes et pour-
suivre des ombres ! je m’en lasse. Et pourtant je l’aimais
sincerement et sérieusement cet homme généreux, aussi
romanesque que moi, et que je croyais plus fort que moi.
Je V’aimais comme un pére, et tu étais notre enfant A tous
deux. Le voila qui redevient un étre faible, soupconneux,
injuste, faisant des querelles d’allemand et vous laissant
tomber sur la téte ces pierres qui brisent tout ! Et moi, il
ne me faut plus songer a vivre. Oh ! que je suis malheu-
étranger jeté ici par une tempeéte...... Si quelqu’un a toutes les raisons de se
précipiter dans la Seine, c’est moi. » — Voir plus haut, dans la lettre du.
15 Mai 1834, le passage relatif a Pagello (rayé dans l’autographe).
CORRESPONDANCE © 167
reuse, je ne suis point aimée, je n’aime pas ! Me voila insen-
sible, un étre stérile et maudit! — Et toi, tu viens me
parler de transports d’ivresse, de désirs. Que t’ai-je fait,
insensé, pour que tu brises tout dans mon 4ame, la confiance
en toi et en moi-méme ? — J’ai consommé mon suicide
le jour ou j’ai cru te sauver par l’amitié. Mais non, je suis
injuste, je suis malade, j’ai tort. Tu étais sincére. Quand_
nous nous sommes revus tu étais bon et vrai. Tu voulais —
mon repos, ma dignité, mon bonheur avec lui. J’ai consenti
a te voir seul, de l’avis et de l’aveu de Pierre. Les trois
baisers que je t’ai donnés, un sur le front et un sur chaque
joue en te quittant, il les a vus, et il n’en a pas été troublé,
et moi, je lui savais tant de gré de me comprendre ! —
Mais cette lettre d’aujeurd’hui, pourquoi me |’as-tu écrite ?-
S’il la voyait, lui, il croirait que je l’ai provoquée. Mais’
moi, qui vois bien que tu t’égares, je ne m’égarais pas, le
ciel m’en est témoin, et tu le sais bien, toi! Je n’avais
rien, rien a me reprocher! Il y a une fatalité, car c’est
toi-méme qui as éveillé ses soupeons sur moi. Telle n’était
pas ton intention n’est-ce pas ? Oh non, mon enfant, c’est
impossible ! Enfin, il prétend que pendent que tu lisais
ma lettre, il est entré chez toi et que ses yeux sont tombés
sur ces mots, il faut que ie sois a toi — c’est ma destinée,
et il ajoute : Non volli legger di piu e lo poteva.
ne puis rien expliquer ; il n’y a rien de cela dans ma lettre,
dont je ne me rappelle pourtant pas un mot, mais que je
n’ai pas écrite sous l’impression d’un accés de deélire,
j7imagine ! Non, je ne veux pas me justifier, car je suis
outrée. Qu’il parte, je te redemanderai alors ma lettre et
je la lui enverrai pour Je punir... Mais nen, pauvre
Pierre, il souffre et je tacherai de le consoler, et tu m’y
aideras — car je sens que je meurs de tous ces orages, je
suis tous les jours plus malade, plus dégoiitée de la vie, et
il faut que nous nous séparions tous trois sans fiel et sans
outrage. Je veux te revoir encore une fois et lui aussi. Je
20 Aoit). On a vu plus haut que cette réponse est perdue (p. 157).
"ai promis ‘ailleurs - et je te renouvelle ma prom
ais ne m’aime plus, entends-tu bien? Je ne vaux plus - .
ien. Le doute de tout m’envahit tout a fait. Aime-moi si_
tu veux dans le passé et non telle que je suis 4 présent.
Mon cceur se glace et tout ce que je te dis 1a, tout ce déchi-
_rement que je te révéle, c’est pour que; si nous nous
revoyons 4 Paris, tu me prennes aucune idée de rappro- —
NS
chement avec moi. Il faut nous quitter, vois-tu, il le faut
_ puisque tu arrives a te persuader que tu ne peux gueérir
de cet amour pour moi qui te fait tant de mal, et que tu as
-pourtant si solennellement abjuré 4 Venise, avant et méme
sncore aprés ta maladie. Adieu donc le beau poéme de notre _
amitié sainte et de ce lien idéal qui s’était formé entre nous
trois, lorsque tu Jui arrachas 4 Venise l’aveu de son amour _
‘pour moi et qu’il te jura de me rendre heureuse. Ah ! cette
“nuit d’enthousiasme ou malgré nous, tu joignis nos mains
en nous disant : Vous vous aimez, et vous m’aimez pour-
tant, vous m’avez sauvé ame et corps — tout cela était done
un roman ? Qui, rien qu’un réve, et moi seule, imbécile,
enfant que je suis, ty, marchais de confiance et de bonne
foi ! et tu veux qu’aprés le réveil, quand je vois que l’un
me désire et que l’autre m’abandonne en m’outrageant, je
_ eroie encore a l’amour sublime ! Non hélas, il n’y a rien
de tel en ce monde et ceux qui se moquent de tout ont
raison. Adieu, mon pauvre enfant. Ah! sans mes enfans
a moi, comme je me jetterais dans la riviére avec plaisir !