Lettre de George Sand à Alfred de Musset

  • début janvier 1835
  • Destinataire : Alfred de Musset
  • Source : Éditions du Rocher, 1956

2 Monsieur Alf. Musset +E
A Vencre bleue, de la main de G. S. : 1835.
Les premiers feuillets manquent. eee
= Sans date (début de Janvier 1835)
Pe ee eats s Shel a mon billet, et tu n’as peut-étre pas
voulu me voir. J’ai désiré cette séparation tous les jours, au
moins une heure par jour, depuis que tu es venu me cher-
cher 4 mon retour de Nohant pour m’emmener diner avec
toi, au milieu de mes résolutions et de mes frayeurs. Je n’ai
pu prendre confiance 4 cette vie, qu’avec des efforts de cou-
rage ou des élans d’amour. Oh ceux-la pourquoi ne les sais-tu
_ pas faire durer, pourquoi faut-il qu’avec toi, le coeur ne
suffise pas ? Il y faut encore du caractére, de |’héroisme, du
_d évouement, et je n’ai rien de tout cela, parce que je sens
- que tu ne t’y tromperais pas et que tu n’en voudrais pas.
-L’amour, c’est le bonheur qu’on se donne mutuellement.
_ O Dieu, 6 Dieu, je te fais des reproches 4 toi qui souffres
- tant ! Pardonne-moi mon ange, mon bien-aimé, mon infor-
_tuné. Je souffre tant moi-méme ; je ne sais 4 qui m’en pren-
dre. Je me plains 4 Dieu, je lui demande des miracles. il
n’en fait pas, il nous abandonne. Qu’allons-nous devenir ?
Il faudrait que l’un de nous eut de la force, soit pour aimer,
soit pour guérir, et ne t’abuse, nous n’avons ni l’une ni
V’autre, et pas plus l’un que J’autre. Tu crois que tu peux
m’aimer encore, parce que tu peux espérer encore tous les
_ matins aprés avoir nié tous les soirs. Tu as 23 ans, et voila
_ que j’en ai trente et un, et tant de malheurs, tant de sanglots,
a de déchirements derriére moi ! Ou vas-tu ? Qu’espéres-tu
de la solitude et de Vexaltation d’une douleur déja si poi-
| _gnante. Hélas me voici lache et flasque comme une corde .
brisée me voici par terre, me roulant avec mon amour désolé
comme avec un cadavre, et je souffre tant que je ne peux
pas me relever pour l’enterrer ou pour le rappeler a la vie.
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_Et toi, tu . veux excitei r DNeSt eefs ouet< ter } ta deouel eur.‘ CsN ’vey nes aa
assez comme cela moi je ne crois
de pis que ce que j’éprouve.
Mais tu espéres ? tu t’en reléveras peut-étre ? Qui, je
m’en souviens, tu as dit que tu la prendrais corps. 4 corps
_ et que tu sortirais victorieux de la lutte, si tu n’y périssais
_ pas tout d’un coup. Eh bien oui, tu es jeune, tu es poete, tu —
es dans ta beauté et dans ta force. Essaye donc. Moi, je=
vais mourir. Adieu, adieu, je ne veux pas te quitter. je ne
veux pas te reprendre. je ne veux rien, rien, j’ai les genoux fe
par terre, et les reins brisés ; qu’on ne me parle de rien. |
Je veux embrasser la terre et pleurer. Je ne t’aime plus,
mais je t’adore toujours. Je ne veux plus de toi, mais je —
ne peux pas m’en passer. Il n’y aurait qu’un coup de foudre
d’en haut qui pourrait me guérir en m’anéantissant. Adieu ;
reste, pars, seulement ne dis pas que je ne souffre pas,i l |
n’y a que cela qui puisse me faire souffrir davantage, mon _
seul amour, ma vie, mes entrailles, mon frére, mon sang, |
allez vous-en, mais tuez-moi en partant. ~ {hom