Lettre de George Sand à Alfred de Musset

  • 15 décembre 1836
  • Destinataire : Alfred de Musset
  • Source : Éditions du Rocher, 1956

L’enveloppe porte la date postale (peu lisible) du 15 Décembre 1836.
la cire du cachet, au verso, a été écrasée du doigt, mais on y déchiffre
Monsieur Alfred de Musset
rue de Grenelle St Germain \
Sans date
Mon cher enfant, avec les gens qu’on n’aime ni n’estime,
on ‘peut avoir des exigeances et ne pas se donner la peine
de les motiver. De moi 4 toi, il n’en sera jamais ainsi, et je
-ne te demanderai ‘jamais rien, sans savoir de toi-méme a quel
point tu approuves ma demande. Malgré ton reproche, je
ane
_persiste a penser que j’ ai di te dire la cause d’une inquiétude
qui ne me serait jamais venue, si la personne dont je t’ai
-parlé, n’y avait donné lieu. Pouvais-je inventer un motif ?
Je ne pense pas que tu eusses trouvé fort agréable et fort
délicate une réclamation impérieuse et séche. J’ai di tout
te dire. C’est mon cceur qui me |’a conseillé; et il me semble
- qu’une injure par moi recue en silence, et lavée entre [rature:
‘moi| toi et moi dans le secret d’une lettre, n’est pas subie
sans modération et sans dignité.
Pour en finir au plus vite avec le ,chapitre des explica-
tions, je crois pouvoir affirmer qu’on s’est trompé en
[rature: en supposant gratuitement, le mécontentement qu’on
_me préte| me supposant gratuitement de Vhumeur, a propos
dune lettre que tu ne [rature : m’as| m’aurais pas écrite.
_ — Je ne sais ce que cela veut dire. Je me souviens d’avoir
été brisée, je ne me souviens pas d’avoir eu du dépit ou du
mécontentement sur quoi que ce soit. Je me souviens de
_ m/étre éveillée a Nohant couverte de taches hépathiques de
la téte aux pieds *, et de n’avoir pas cessé depuis ce jour-JA
d’avoir mal au foie. C’est bien assez des maux réels sans ¥
joindre des piqires d’amour-propre. Je t’avoue qu’il n’y
avait pas place en moi pour les petites choses 4 cette heure
solennelle et décisive de ma vie.
J ‘approuve tout a fait ton idée relativement 4 nos lettres.
Il m’eut été fort amer de te rendre les tiennes, et si [rature ::
javais pul je power. croire que les miennes ont le méme
a tes yeux, je ne te les réclamerais pas. Mais tout cela
ien différent. N’importe. — Tes lettres sont 4 la Chatre,
chez une femme qui m’est dévouée et qui croit avoir —
des bijoux en dépét dans une cassette. Ces lettres sont cache-
_tées et portent ta suscription. Je ne les ai jamais relues sans
les recacheter aussitét [rature : et sans] aprés et sans les
replacer dans cet asile sir et inviolable. Je ne les croirais
pas assez bien gardées chez moi. La mort [rature : nous]
vous surprend 4 toute heure, et on ne sait quelle main ouvre
vos tiroirs dés que vous avez fermé l’cil. — Je puis done
étre mieux que toi le gardien de ce double dépét. En méme
tems gue je le scellerai, je te donnerai l’adresse et le nom
de la femme a qui tu dois le réclamer, si, comme il est
probable, je pars la premiére pour le grand voyage.
Avant tout, je t’enverrai tes letires dés que je serai au
pays, afin que tu en retranches ce que tu voudras. Si tu
veux m’envoyer les miennes pendant que je suis ici, tu
m’épargneras le port d’un fort gros paquet a la poste de
la Chatre. Si tu aimes mieux attendre la réception du tien,
fais comme tu voudras.
‘Adieu mon enfant. Dieu soit avec toi.
G.