Lettre de George Sand à Alfred de Musset
15 M: Alfred de Musset
: r. de Grenelle St Germain 59
Sans date ni timbre [début de Décembre 1836] 3 ‘
_ Mon cher Alfred, j’ai quelque chose de peu d’importance
pour toi, a te demander. x
Je quitte Paris dans quelques jours avec le projet de —
n’y pas revenir de longtems. Tout déplacement de lieu dans
notre pauvre vie, est accompagné d’une sorte de pressen-
timent solennellement puéril, comme tout ce qui se passe
dans nos pauvres cervelles. Je ne sais si tu te souviens que
j’ai la manie de me croire toujours 4 la veille de ma mort ;
manie ridicule, mais qu’il faut plaindre plus que railler, —
ear elle part d’un grand et incurable fond d’ennui... [rature :
Un] d’un dégoit de la vie passé 4 l’état Chronique. Je m’ima-
gine donc encore une fois que je quitte Paris pour n’y jamais
revenir, Le malheur ne serait grand pour personne ; cepen-
dant quand je songe aux deux seuls étres que cela pourrait
intéresser sérieusement, 4 mes enfants, je songe a quelques
dispositions finales, et voici 4 quel sujet je viens encore te
rebattre les oreilles d’une monomanie d’enterrement qui n’a
certes pas le mérite de la nouveauté.
Quand tu m’as rendu mes lettres (4 l’époque [rature : de
mon] d’un départ pour Nohant qui était pour moi beau-
coup moins indifférent et moins tranquille que celui d’au-
jourd’hui), je te les ai renvoyées. — Je suis resté dans une
immuable sécurité sur tout ce qui te concernait personnel. _
lement, mais un fait [rature : sans] assez léger m’a fait _
sentir pourtant la nécessité de te redemander ces lettres avant _
de quitter ou le monde, ou le pays, ou la vie. — Ta mére
a donné, 4 je ne sais qui, un billet de moi qui contenait
trois lignes, trois lignes écrites avec mes larmes, avec le sang
de mon cceur au moment d’un autre départ, affreux pour
moi, ow n’osant te dire adieu, je le lui disais, 4 elle; [rature :
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le départ du 13 Décembre 1834. ee
246 ~ Grorce SAND FT ALFRED DE MUSSET
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je lui demandais| lui demandant presque pardon de mon ~
_désespoir, et la, comme aprés, comme avant [rature : je
m’exprimais| m’exprimant avec elle, respectueusement, ten-
drement presque, noblement, j’ose le dire. Eh bien, par je
ne sais quelle incroyable imprudence, elle a laissé [rature :
cette lettre] ce billet courir et trainer dans tout Paris, comme
autographe faisant page dans un album, et servant de texte
[rature : aux potins] a d’ignobles commentaires dont les plus
méchans ne portérent ni sur toi, ni sur moi — d’autre part,
d’étranges propos tenus par elle. Le mouvement et l’acreté
d’une haine sans retenue, dira-je sans dignité ! — me sont
revenus, [rature : et me reviennent encore de loin en loin|
a mon dernier voyage cet été. Cette aversion ne m’a pas
beaucoup atteinte. Les événemens [d’abord au singulier|
n’ont pas tous bien justifié [rature : tes (?)] ses prédictions
sinistres sur les crimes que je devais commettre, sur les
malheurs que je devais causer, et je me confesse d’en avoir
souri. Mais voici ce qui en résulte. C’est que j’ai quelque
souci pour des lettres que je t’ai écrites, si tant est que tu
n’ayes pas allumé ton cigare avec. —- A Dieu ne plaise, mon
cher enfant que ta riante et noble vie de poéte, soit tranchée
avant le tems. Moi je ne verrai pas cet événement ; mais
si par un injuste caprice du destin, un duel, une chite de
cheval t’envoyait dans ce pays inconnu, auquel je crois, et
ou l’on se retrouve sans passion et sans effroi... Il ne reste
de nous sur la terre que des haillons. Je me soucie de ma
mémoire comme de mon linceul... et pourtant V’idée de la
mort ne peut tellement absorber le sentiment de la vie, que
je ne me sente horriblement attristée par Vidée du monde,
promenant son venin sur les monumens de [rature : notre]
mon amour. Je ne puis songer sans amertume que les élans
les plus douloureux de mon cceur, les paroles les plus ardentes
de mon cerveau en un mot les pages les plus animées de ma
vie, resteraient dans les mains d’une personne qui me hait,
pour étre livrées a la risée publique. Non, Alfred Il ne faut
pas, et pour toi et pour moi qu'il en soit jamais ainsi. Ces
pages écrites dans le moment de ta vie ou tu as été le plus
aimé, et par l’étre qui t’a le plus aimé, doivent n’étre pas
oubliées dans un carton entre le soulier de celle-ci, et le
gant de celle-la, J’ai da te laisser mes lettres alors qu’elles
pouvaient encore t’étre chéres pendant quelque temps, mais
Vavenir ne nous appartient pas, ne lui laissons pas [rature :
de chances volontaires| volontairement de chances contre
nous. Cet avenir que je ne verrai pas, Dieu merci, pésera
sur la téte de mes enfans. Mon fils sera bientét un jeune
homme. Il m’aime passionnément. Un jour celui qui colpor-
terait sous ses yeux une lettre de moi, risquerait bien [rature:
un jour] de se la voir arracher des mains sans cérémonie. Je
ne puis pas laisser au hazard des événements de ce monde,
Vhonneur et la vie de tout ce que j’aime en ce monde. Voila
le sentiment qui me [rature : pousse| force 4 te redemander
ces lettres, ces lambeaux de ma poitrine qui palpitent encore
peut-étre, si tu y jettes jamais les yeux, si tu y portes jamais
la main... mais cette blessure est depuis longtemps fermée
chez toi. Tant mieux, mon brave enfant Dieu soit loué, et
que ton repos soit aussi profond que mes vceux pour toi sont
fervens — adieu, réponds moi oui ou non — sans te donner
plus de peine. J’espére que ma demande ne t’en cause aucune,
que tu ne tiens guéres a ces papiers, et qu’aprés les avoir
eus en toute propriété pendant deux ans, tu ne peux me
soupconner un vilain motif, une [rature: peur] crainte lache.
Je ne sais quoi ! — quand je te les redemande avec naiveté,
avec confiance. Adieu, que ta muse sois toujours ta plus
chére maitresse comme elle est la plus belle et la plus digne
de toi ! — Pense a moi quelquefois comme a un frére dans
le tombeau.
George
r. Lafitte 23. jusqu’au 20 du courant.
On n’a pas Ja réponse de Musset a George Sand.