Poésies
À Juana
Poème · première publication : 1831
Collection ou cycle
Premières Poésies · 1829 à 1835
Corpus des premiers poèmes, incluant les textes parus dans Contes d’Espagne et d’Italie.
Texte intégral
À JUANA
Ô ciel ! je vous revois, madame, —
De tous les amours de mon âme,
Vous le plus tendre et le premier.
Vous souvient-il de notre histoire ?
Moi, j’en ai gardé la mémoire : —
C’était, je crois, l’été dernier.
Ah ! marquise, quand on y pense,
Ce temps qu’en folie on dépense,
Comme il nous échappe et nous fuit !
Sais-tu bien, ma vieille maîtresse,
Qu’à l’hiver, sans qu’il y paraisse,
J’aurai vingt ans, et toi dix-huit ?
Eh bien, m’amour, sans flatterie, Si ma rose est un peu pâlie, Elle a conservé sa beauté. Enfant ! jamais tête espagnole Ne fut si belle, ni si folle ; — Te souviens-tu de cet été ? De nos soirs, de notre querelle ? Tu me donnas, je me rappelle, Ton collier d’or pour m’apaiser, — Et pendant trois nuits, que je meure, Je m’éveillai tous les quarts d’heure Pour le voir et pour le baiser ! Et ta duègne, ô duègne damnée ! Et la diabolique journée Où tu pensas faire mourir, Ô ma perle d’Andalousie, Ton vieux mari de jalousie, Et ton jeune amant de plaisir ! Ah ! prenez-y garde, marquise, Cet amour-là, quoi qu’on en dise, Se retrouvera quelque jour. Quand un cœur vous a contenue, Juana, la place est devenue Trop vaste pour un autre amour. Mais que dis-je ? ainsi va le monde. Comment lutterais-je avec l’onde Dont les flots ne reculent pas ? Ferme tes yeux, tes bras, ton âme ; Adieu, ma vie, — adieu, madame. Ainsi va le monde ici-bas. Le temps emporte sur son aile Et le printemps et l’hirondelle, Et la vie et les jours perdus ; Tout s’en va, comme la fumée, L’espérance et la renommée ; Et moi qui vous ai tant aimée, Et toi qui ne t’en souviens plus ! 1831.
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Sources
- Œuvres complètes, Charpentier, 1866