Romans
La Confession d’un enfant du siècle
Roman · première publication : 1836
Présentation
Publié en deux volumes en 1836, La Confession d’un enfant du siècle est l’unique roman de Musset et l’une de ses œuvres majeures. Le récit est confié à Octave, jeune homme qui tente de comprendre la maladie morale dont il souffre. L’ouverture dépasse son histoire personnelle : Musset y dresse le portrait d’une génération née après la Révolution et l’Empire, élevée dans le souvenir de la gloire napoléonienne puis confrontée au désenchantement de la Restauration. C’est dans cette fracture historique qu’il situe le « mal du siècle », fait d’ennui, d’incertitude, de perte de croyance et d’impossibilité d’agir. Après avoir découvert l’infidélité de sa maîtresse, Octave se livre, sous l’influence de Desgenais, à une vie de débauche et de méfiance. Sa rencontre avec Brigitte Pierson ouvre la possibilité d’un amour sincère et d’une guérison. Mais Octave demeure prisonnier du soupçon : il transforme peu à peu leur relation en épreuve, jusqu’à rendre cet amour impossible. Le roman suit ainsi moins une intrigue extérieure qu’une conscience qui s’observe, se juge et se détruit elle-même. Composée en cinq parties, l’œuvre associe confession intime, roman d’analyse et méditation historique. La relation entre Octave et Brigitte transpose librement certains éléments de la liaison de Musset avec George Sand, sans constituer un récit documentaire. Par sa lucidité sur la jalousie, l’orgueil, la souffrance amoureuse et le désarroi d’une génération, La Confession occupe une place centrale dans le romantisme français. Composé en 1835 et publié en 1836.
Citations sélectionnées
« Toute la maladie du siècle présent vient de deux causes ; le peuple qui a passé par 93 et par 1814 porte au cœur deux blessures. Tout ce qui était n’est plus ; tout ce qui sera n’est pas encore. Ne cherchez pas ailleurs le secret de nos maux. »
Exemplaires de la Collection Réhahn
Exemplaire dédicacé
La Confession d’un enfant du siècle · Dédicace autographe à Franz Liszt
Exemplaire dédicacé La Confession d’un enfant du siècle · Dédicace autographe à Franz Liszt Exemplaire de La Confession d’un enfant du siècle portant une dédicace autographe à Franz Liszt, conservé dans la Collection Réhahn. Annotations de Liszt dans les deux tomes.
Collection Réhahn
Marques et annotations de l’exemplaire dédicacé à Franz Liszt
Relevé des marques marginales et des passages imprimés correspondants. Les photographies sont proposées en WebP, dans une définition adaptée à la consultation en ligne.
Tome I 49 entrées
Dédicace manuscrite
Marque : inscription autographe à l’encre sur le faux-titre.
« À Franz Liszt, amitié », suivie de la signature d’Alfred de Musset.
p. 18
Marque : trait vertical, marge gauche.
L’aurore d’un immense horizon, les premières clartés de l’avenir; et entre ces deux mondes… quelque chose de semblable à l’Océan qui sépare le vieux continent de la jeune Amérique, je ne sais quoi de vague et de flottant, une mer houleuse et pleine de naufrages, traversée de temps en temps par quelque blanche voile lointaine ou par quelque navire soufflant une lourde vapeur; le siècle présent, en un mot, qui sépare le passé de l’avenir, qui n’est ni l’un ni l’autre et qui ressemble à tous deux à la fois, et où l’on ne sait, à chaque pas qu’on fait, si l’on marche sur une semence ou sur un débris.
p. 24
Marque : accolade verticale, marge gauche.
Un sentiment de malaise inexprimable commença donc à fermenter dans tous les cœurs jeunes. Condamnés au repos par les souverains du monde, livrés aux cuistres de toute espèce, à l’oisiveté et à l’ennui, les jeunes gens voyaient se retirer d’eux les vagues écumantes contre lesquelles ils avaient préparé leurs bras. Tous ces gladiateurs frottés d’huile se sentaient au fond de l’âme une misère insupportable.
p. 29
Marque : accolade longue, marge droite.
Pardonnez-moi, ô grands poètes, qui êtes maintenant un peu de cendre et qui reposez sous la terre; pardonnez-moi! vous êtes des demi-dieux, et je ne suis qu’un enfant qui souffre. Mais en écrivant tout ceci, je ne puis m’empêcher de vous maudire. Que ne chantiez-vous le parfum des fleurs, les voix de la nature, l’espérance et l’amour, la vigne et le soleil, l’azur et la beauté?
p. 31
Marque : trait marginal gauche.
Qui te parle, et qui ne suis qu’un faible enfant, j’ai connu peut-être des maux que tu n’as pas soufferts, et cependant je crois encore à l’espérance, et cependant je bénis Dieu.
p. 32
Marque : croix et trait vertical, marge gauche.
Dès lors il se forma comme deux camps : d’une part les esprits exaltés, souffrants, toutes les âmes expansives qui ont besoin de l’infini, plièrent la tête en pleurant; ils s’enveloppèrent de rêves maladifs, et l’on ne vit plus que de frêles roseaux sur un océan d’amertume. D’une autre part, les hommes de chair restèrent debout, inflexibles, au milieu des jouissances positives, et il ne leur prit d’autre souci que de compter l’argent qu’ils avaient. Ce ne fut qu’un sanglot et un éclat de rire, l’un venant de l’âme, et l’autre du corps.
p. 33
Marque : long trait vertical et trait oblique, marge droite.
Hélas! hélas! la religion s’en va; les nuages du ciel tombent en pluie; nous n’avons plus ni espoir ni attente, pas deux petits morceaux de bois noir en croix devant lesquels tendre les mains. Le fleuve de la vie charrie de grands glaçons sur lesquels flottent les ours du pôle. L’astre de l’avenir se lève à peine; il ne peut sortir de l’horizon; il y reste enveloppé de nuages, et comme le soleil en hiver, son disque y apparaît d’un rouge de sang, qu’il a gardé de quatre-vingt-treize. Il n’y a plus d’amour, il n’y a plus de gloire. Quelle épaisse nuit sur la terre! Et nous serons morts quand il fera jour.
p. 36 — annotation 1
Marque : accolade longue et trait court, marge gauche.
Au lieu d’avoir l’enthousiasme du mal nous n’eûmes que l’abnégation du bien; au lieu du désespoir, l’insensibilité. Des enfants de quinze ans, assis nonchalamment sous des arbrisseaux en fleurs, tenaient par passe-temps des propos qui auraient fait frémir d’horreur les bosquets immobiles de Versailles. La communion du Christ, l’hostie, ce symbole éternel de l’amour céleste, servait à cacheter des lettres; les enfants crachaient le pain de Dieu.
p. 36 — annotation 2
Marque : accolade et petit trait oblique, marge gauche.
Heureux ceux qui échappèrent à ces temps! Heureux ceux qui passèrent sur les abîmes en regardant le ciel! Il y en eut sans doute, et ceux-là nous plaindront.
p. 40
Marque : accolade longue, marge gauche.
Voilà ce que fit le christianisme; et maintenant, depuis tant d’années, qu’ont fait ceux qui l’ont détruit? Ils ont vu que le pauvre se laissait opprimer par le riche, le faible par le fort, par cette raison qu’ils se disaient : «Le riche et le fort m’opprimeront sur la terre; mais quand ils voudront entrer au paradis, je serai à la porte et je les accuserai au tribunal de Dieu.» Ainsi, hélas! ils prenaient patience.
p. 43
Marque : accolade, marge droite.
Le siècle présent, si on le regarde dans son ensemble, ressemble à un homme qui, par 1814, porte au cœur deux blessures. Tout ce qui était n’est plus; tout ce qui sera n’est pas encore. Ne cherchez pas ailleurs le secret de nos maux.
p. 44
Marque : accolade, marge gauche.
O peuples des siècles futurs! lorsque, par une chaude journée d’été, vous serez courbés sur vos charrues dans les vertes campagnes de la patrie; lorsque vous verrez, sous un soleil pur et sans tache, la terre, votre mère féconde, sourire dans sa robe matinale au travailleur, son enfant bien-aimé; lorsque, essuyant sur vos fronts tranquilles le saint baptême de la sueur, vous promènerez vos regards sur votre horizon immense, où il n’y aura pas un épi plus haut que l’autre dans la moisson humaine, mais seulement des bluets et des marguerites au milieu des blés jaunissants; alors souvenez-vous de nous.
p. 76
Marque : long trait vertical, marge gauche.
Ses occupations et ses pensées sont comme ces soldats impassibles, rangés à la bataille sur une même ligne; un coup de feu en emporte un, les voisins se resserrent, et il n’y paraît pas.
p. 86
Marque : longue accolade, marge gauche.
Il y avait, dit-on, à Athènes une grande quantité de belles filles; Praxitèle les dessina toutes l’une après l’autre; après quoi, de toutes ces beautés diverses qui chacune avaient leur défaut, il fit une beauté unique, sans défaut, et créa la Vénus. Le premier homme qui fit un instrument de musique et qui donna à cet art ses règles et ses lois, avait écouté, longtemps auparavant, murmurer les roseaux et chanter les fauvettes.
p. 108
Marque : petite croix au crayon, marge gauche.
Cependant le saint en prières se courbe sur son crucifix. Il ne voit rien, n’entend rien; il n’est pas là, il prie. Mais je voudrais qu’un démon plus rusé que les autres, un démon féminin, eût la pensée de se changer en Christ et de s’insinuer dans la statue du Rédempteur. Alors, au moment où le saint, pour échapper à la tentation, se précipiterait sur l’image de Dieu et la serrerait sur son cœur, je voudrais voir que le Christ lui-même, ouvrant ses bras de marbre, lui plantât sur les lèvres un baiser lascif et brûlant.
p. 108 — annotation 2
Marque : inscription manuscrite très effacée, marge gauche; lecture non assurée.
Certes, une femme ne sait ce qu’elle fait lorsqu’elle trompe un jeune homme qui n’a jamais été trompé; elle ne sait pas où elle l’envoie, au sortir de ce lit qu’elle souille, et où, la veille encore, il a baisé sur l’oreiller cette petite place, plus chère qu’un empire, où repose la tête de la bien-aimée. Elle ne réfléchit pas à son action; elle cède à un caprice, elle suit sa fugitive étoile; il est impossible qu’elle raisonne: car, si elle raisonnait, si elle voyait la plaie affreuse qu’elle ouvre, et le flot de sang qui va en sortir, plutôt que d’entr’ouvrir sa porte, elle la ferait murer. Que dis-je? si elle savait que son amour pour un enfant peut faire éclore de pareils fruits, non seulement elle n’oserait le tromper, elle n’oserait pas même l’aimer; elle aurait pitié par avance des maux qu’elle pourrait lui faire; elle lui dirait comme Rosalinde: Je vous en prie, ne prenez pas d’amour pour moi; je suis plus fausse que les serments faits dans l’ivresse.
p. 110
Marque : brève note manuscrite au crayon, marge gauche; lecture non assurée.
Elle me donna quelqu’un pour ramener mon cheval, et je partis. Toute la nuit, seul dans ma chambre, je demeurai assis près de la fenêtre, à regarder le ciel et à écouter les voitures qui roulaient dans la rue.
p. 120
Marque : traits marginaux, marge gauche.
Mais tout est réservé pour l’avenir, et demeure incertain, parce que tout arrive également au juste et à l’injuste, au bon et au méchant, au pur et à l’impur, à celui qui immole des victimes et à celui qui s’abstient de les immoler.
p. 129
Marque : accolade, marge droite.
Mais à quoi bon ces vains efforts? la solitude me renvoyait à la nature, et la nature à l’amour. Lorsqu’à la rue de l’Observance je me voyais entouré de cadavres, essuyant mes mains sur mon tablier sanglant, pâle au milieu des morts, suffoqué par l’odeur de la putréfaction, je me détournais malgré moi; je sentais flotter dans mon cœur des moissons verdoyantes, des prairies embaumées, et la pensive harmonie du soir.
p. 130 — annotation 1
Marque : trait horizontal, marge gauche.
Je ne me guérirai pas de ma jeunesse; allons vivre là où est la vie, ou mourons du moins au soleil.
p. 130 — annotation 2
Marque : grande accolade, marge gauche.
Alors je rentrais dans la ville; je me perdais dans les rues obscures; je regardais les lumières de toutes ces croisées, tous ces nids mystérieux des familles, les voitures passant, les hommes se heurtant. Oh! quelle solitude! quelle triste fumée sur ces toits! quelle douleur dans ces rues tortueuses où tout piétine, où tout travaille et sue.
p. 131
Marque : trait vertical, marge droite.
Travaille et sue, où des milliers d’inconnus vont se touchant le coude; cloaque où les corps seuls sont en société, laissant les âmes solitaires, et où il n’y a que les prostituées qui vous tendent la main au passage! «Corromps-toi, corromps-toi, tu ne souffriras plus!» Voilà ce que les villes crient à l’homme, ce qui est écrit sur les murs avec du charbon, sur les pavés avec de la boue, sur les visages avec du sang extravasé.
p. 140
Marque : mot manuscrit bleu, marge gauche; lecture partielle (« alcool ? »).
Ainsi, plein d’une joie farouche, je me mis en quête d’un cabaret. Comme il était minuit passé, presque tous se trouvaient fermés; cela me mettait en fureur. «Eh quoi! pensais-je, cette consolation même me sera refusée?» Je courais de tous côtés, frappant aux boutiques et criant : «Du vin! du vin!» Enfin je trouvai un cabaret ouvert; je demandai une bouteille, et, sans regarder si elle était bonne ou mauvaise, je l’avalai coup sur coup; une seconde suivit, puis une troisième.
p. 149
Marque : trait horizontal sous la dernière phrase.
En général, dans toutes nos idées de bonheur il y a un certain souvenir qui domine; un jour, une heure qui a surpassé toutes les autres, ou, sinon, qui en a été comme le type, comme le modèle ineffaçable; un moment est venu, au milieu de tout cela, où l’homme s’est écrié comme Théodore, dans Lope de Véga : «Fortune! mets un clou d’or à ta roue.»
p. 161
Marque : croix et trait, marge droite.
Une fois l’air de ma chambre vide de cette femme, mon cœur eût été soulagé. Il ne serait resté auprès de moi que le repentir, à qui l’ange du pardon céleste a défendu de tuer personne. Mais sans doute, du moins, j’étais guéri pour la vie; la débauche était pour toujours chassée du seuil de ma porte, et je ne serais jamais revenu sur le sentiment d’horreur que sa première visite m’avait inspiré.
p. 163
Marque : soulignement sous la fin du paragraphe et petite croix en marge droite.
Il n’en est pourtant pas un de ceux-là mêmes qui, en parlant de César ou de Napoléon, ne dise naturellement: «C’était l’homme de la Providence.» Ils croient apparemment que les héros méritent seuls que le ciel s’en occupe, et que la couleur de la pourpre attire les dieux comme les taureaux.
p. 163 — annotation 2
Marque : petite croix au crayon, marge droite.
Ce que décident ici-bas les plus petites choses, ce que les objets et les circonstances en apparence les moins importants amènent de changements dans notre fortune, il n’y a pas, à mon sens, de plus profond abîme pour la pensée. Il en est de nos actions ordinaires comme de petites flèches émoussées que nous nous habituons à envoyer au but, ou à peu près, en sorte que nous en venons à faire de tous ces petits résultats un être abstrait et régulier que nous appelons notre prudence ou notre volonté. Puis passe un coup de vent; et voilà la moindre de ces flèches, la plus légère, la plus futile, qui s’enlève à perte de vue, par-delà l’horizon, dans le sein immense de Dieu.
p. 164
Marque : dessin / signe au crayon, marge gauche.
À faire de tous ces petits résultats un être abstrait et régulier que nous appelons notre prudence ou notre volonté. Puis passe un coup de vent; et voilà la moindre de ces flèches, la plus légère, la plus futile, qui s’enlève à perte de vue, par-delà l’horizon, dans le sein immense de Dieu.
Chapitre II
Marque : accolade marginale et note manuscrite à droite, lecture non assurée.
L’apprentissage de la débauche ressemble à un vertige; on y ressent d’abord je ne sais quelle terreur mêlée de volupté, comme sur une tour élevée. Tandis que le libertinage honteux et secret avilit l’homme le plus noble, dans le désordre franc et hardi, dans ce qu’on appelle le plaisir, l’âme se sent quelquefois enlevée.
p. 182
Marque : trait / accolade, marge gauche.
La première fois que j’ai vu de près ces assemblées fameuses qu’on appelle les bals masqués des théâtres, j’avais entendu parler des débauches de la Régence, et d’une reine de France déguisée en marchande de violettes. Je trouvai là des marchandes de violettes déguisées en vivandières. Je m’attendais à du libertinage; mais en vérité il n’y en a point.
p. 188
Marque : deux traits horizontaux.
C’est la civilisation qui a creusé entre eux cet abîme. Quels sont ces hommes? des grands seigneurs, c’est-à-dire des hommes instruits, intelligents, nobles et braves; des artistes, des étudiants, des jeunes gens de famille riches, qui tous ont reçu une éducation excellente, qui tous ont le cœur haut placé; voilà les débauchés du siècle.
p. 194
Marque : trait horizontal / petit crochet au crayon, marge gauche.
Ainsi cette classe de femmes qu’on appelle faciles m’est inconnue, ou si je m’y suis laissé prendre, c’est sans le savoir et par simplicité.
p. 196
Marque : accolade, marge gauche.
Desgenais avait alors une très belle maîtresse, qui l’aimait beaucoup; un soir que je me promenais avec lui, je lui dis que je la trouvais telle qu’elle était, c’est-à-dire admirable, tant par sa beauté que par son attachement pour lui. Bref, je fis son éloge avec chaleur, et lui donnai à entendre qu’il devait s’en trouver heureux.
p. 198
Marque : longue accolade, marge gauche.
C’est une chose qui m’est particulière, que la méditation, qui, chez le plus grand nombre, est une qualité ferme et constante de l’esprit, n’est en moi qu’un instinct indépendant de ma volonté, et qui me saisit par accès comme une passion violente. Elle me vient par intervalle, à son heure, malgré moi, et n’importe où.
Chapitre IV
Marque : croix / accolade, marge gauche.
Tout ce qu’il y avait de bien en cela, supposé qu’il pût y en avoir quelqu’un, c’est que ces faux plaisirs étaient des semences de douleurs et d’amertumes, qui me fatiguaient à n’en pouvoir plus.
p. 209
Marque : longue accolade, marge gauche.
Le monde, me disais-je, appelle son fard vertu, son chapelet religion, son manteau traînant convenance. L’honneur et la morale sont ses femmes de chambre; il boit dans son vin les larmes des pauvres d’esprit qui croient en lui; il se promène les yeux baissés tant que le soleil est au ciel; il va à l’église, au bal, aux assemblées; et le soir arrive, il dénoue sa robe, et on aperçoit une Bacchante nue avec deux pieds de bouc.
p. 214
Marque : croix au crayon, marge gauche.
Un homme se vantait un jour d’être inaccessible aux craintes superstitieuses et de n’avoir peur de rien; ses amis mirent dans son lit un squelette humain, puis se postèrent dans une chambre voisine pour guetter lorsqu’il rentrerait. Ils n’entendirent aucun bruit; mais lorsqu’ils entrèrent dans sa chambre le lendemain matin, ils le trouvèrent dressé sur son séant et jouant avec les ossements; il avait perdu la raison.
p. 214 — annotation 2
Marque : trait / petite accolade au crayon, marge gauche.
Il y avait en moi quelque chose de semblable à cet homme, si ce n’est que mes osselets favoris étaient ceux d’un squelette bien-aimé; c’étaient les débris de mon amour, tout ce qui restait du passé.
p. 219
Marque : longue accolade, marge droite.
O créatures qui portiez le nom de femmes, et qui avez passé comme des rêves dans une vie qui n’était elle-même qu’un rêve, que dirai-je de vous? Là où il n’y a jamais eu l’ombre d’une espérance, est-ce qu’il y aurait quelque souvenir? Où vous trouverai-je, pour cela? Qu’y a-t-il de plus muet dans la mémoire humaine? qu’y a-t-il de plus oublié que vous?
p. 220
Marque : grande croix, marge droite.
Comment ressaisirais-je vos fantômes épars, et comment pourrais-je donner quelque suite à ce que je raconte? Maintenant que je pense à ce temps de ma jeunesse, je crois voir un champ plat et stérile sous un ciel orageux. Des formes flottantes se soulèvent çà et là, puis s’effacent; un soupir plaintif déchire les airs; des monstres grimaçants volent en rond; ils pouffent de rire et s’engouffrent. Un cheval emporté passe comme un éclair; le vent siffle, une flèche le suit. La nuit arrive; les pierres tremblent de froid; un voyageur perdu se couche dans la neige en pleurant. Une ombre paraît à l’horizon sur le sommet d’une montagne; elle se penche sur une cascade, et glisse dans la nappe immense comme une plume légère. Le cor retentit, des chiens aboient; des chasseurs, les bras retroussés jusqu’au coude, dépècent une biche; ils s’essuient le front; un soleil de plomb les étouffe; ils s’approchent d’une citerne pour y boire, et ils aperçoivent au fond un crocodile mort. Silence! une rivière limpide coule là auprès entre des saules; Ophélia, couverte de fleurs, y flotte doucement. Longues, maigres, fluettes, des mains s’agitent sur une table; elles coupent et donnent; elles agitent des cartes. Des poupées mécaniques dansent autour; elles sont transparentes et vides; le vin qu’elles boivent colore leurs veines un instant, elles mangent de l’or. Une douce musique tremble dans les feuilles; le tonnerre qui gronde la saisit et l’emporte comme un épervier affamé. Silence, silence! le jour se lève, la rosée tombe; une alouette sort d’un sillon et s’en va mourir dans les cieux.
p. 223
Marque : arc / trait au crayon, marge gauche.
Telle était l’histoire d’une fille que j’ai eue. Elle savait un peu toucher du piano, un peu compter, un peu dessiner, même un peu d’histoire et de grammaire, et ainsi de tout un peu. Que de fois j’ai regardé avec une compassion poignante cette triste ébauche de la nature, mutilée encore par la société! que de fois j’ai suivi dans cette nuit profonde les pâles et vacillantes lueurs d’une étincelle souffrante et avortée! que de fois j’ai tenté de rallumer quelques charbons éteints sous cette pauvre cendre! Hélas! ses longs cheveux avaient réellement la couleur de la cendre, et nous l’appelions Cendrillon.
p. 229
Marque : accolade et dessin, marge droite.
Mais quel est l’homme qui croit avoir vécu, s’il nie la puissance des femmes? s’il n’a jamais quitté une belle danseuse avec des mains tremblantes? s’il n’a jamais senti ce je ne sais quoi indéfinissable, ce magnétisme énervant qui, au milieu d’un bal, au bruit des instruments, à la chaleur qui fait pâlir les lustres, sort peu à peu d’une jeune femme, l’électrise elle-même, et voltige autour d’elle comme le parfum des aloès sur l’encensoir qui se balance au vent! J’étais frappé d’une stupeur profonde.
p. 236
Marque : long trait vertical, marge gauche.
Une autre folie vint là-dessus. Déjà les têtes s’échauffaient, les verres se choquaient; déjà montait sur les joues les plus pâles cette pourpre légère dont le vin colore les visages, comme pour défendre à la pudeur d’y paraître; un murmure confus, semblable à celui de la marée montante, grondait par secousses; les regards s’enflammaient çà et là, puis tout à coup se fixaient et restaient vides; je ne sais quel vent faisait flotter l’une vers l’autre toutes ces ivresses incertaines. Une femme se leva, comme dans une mer encore tranquille la première vague qui sent la tempête, et qui se dresse pour l’annoncer; elle fit signe de la main pour demander le silence, vida son verre d’un coup, et, du mouvement qu’elle fit, elle se décoiffa; une nappe de cheveux dorés lui roula sur les épaules; elle ouvrit les lèvres et voulut entonner une chanson de table; son œil était à demi fermé. Elle respirait avec effort; deux fois un son rauque sortit de sa poitrine oppressée; une pâleur mortelle la couvrit tout à coup, et elle retomba sur sa chaise.
p. 241
Marque : trait courbe au crayon sous une phrase, bas de page.
Marco étaient fixés sur moi; nous nous regardions en silence, et lentement, si l’on peut ainsi parler.
p. 250
Marque : crochet au crayon, marge gauche.
«Enfin, me dit-il, mon cher Octave, si vous avez un sujet de peine, n’hésitez pas à me le confier; parlez ouvertement, et vous trouverez en moi un ami.» — «Je le sais, répondis-je, j’ai un ami; mais ma peine n’a pas d’ami.»
p. 270
Marque : croix au crayon, marge gauche.
Les grandes douleurs n’accusent ni ne blasphèment; elles écoutent.
p. 271
Marque : trait / repère au crayon, marge droite.
Les larmes de ses yeux sont sœurs de la rosée; les feuilles des saules sont elles-mêmes des larmes. C’est en regardant le ciel, les bois et les prairies, que je compris ce que c’est que les hommes qui s’imaginent de se consoler.
p. 291
Marque : deux traits marginaux, marge droite.
Mais ce qui la distinguait par-dessus tout, c’était une gaieté qui, sans aller jusqu’à la joie, était inaltérable; on eût dit qu’elle était née fleur, et que son parfum était la gaieté.
Page manuscrite finale
Marque : plusieurs lignes manuscrites au crayon.
Notes de provenance ou de lecture ajoutées sur la page blanche finale. L’ensemble est très effacé.
Tome II 11 entrées
p. 51
Marque : trait vertical marginal gauche.
Je regardais l’astre de l’amour se lever sur mon champ, et il me semblait que j’étais comme un arbre plein de sève, qui secoue au vent ses feuilles sèches pour se revêtir d’une verdure nouvelle.
p. 53
Marque : croix marginale droite.
Tu souris peut-être, lecteur, en lisant cette page ; moi qui l’écris, j’en frémis encore. Les malheurs ont leurs symptômes comme les maladies, et il n’y a rien de si redoutable en mer qu’un petit point noir à l’horizon.
p. 96
Marque : trait vertical marginal gauche.
Mais je ne regardais ni elle ni ses lettres ; je venais de lancer une pierre dans un abîme et j’en écoutais retentir l’écho. Pour la première fois, sur le visage de Brigitte avait paru l’orgueil offensé. Il n’y avait plus dans ses yeux ni inquiétude ni pitié, et comme je venais de me sentir tout autre que je n’avais jamais été, je venais aussi de voir en elle une femme qui m’était inconnue.
p. 161
Marque : annotation manuscrite en marge droite / trait sous le texte.
Durant ces recherches nos fronts se touchaient, mon bras entourait la taille de Brigitte. « Où irons-nous ? que ferons-nous ? où commencera la vie nouvelle ? » Comment dirais-je ce que j’éprouvais, lorsqu’au milieu de tant d’espérances je relevais la tête par moment ? Quel repentir me pénétrait à la vue de ce beau et tranquille visage qui souriait à l’avenir, pâle encore des douleurs du passé ! Lorsque je la tenais ainsi et que son doigt errait sur la carte, tandis qu’elle parlait à voix basse de ses affaires qu’elle disposait, de ses désirs, de notre retraite future, j’aurais donné mon sang pour elle. Projets de bonheur, vous êtes peut-être le seul bonheur véritable ici-bas !
p. 164
Marque : croix marginale gauche.
J’ai vu le saint Thomas du Titien poser son doigt sur la plaie du Christ, et j’ai souvent pensé à lui ; si j’osais comparer l’amour à la foi d’un homme en son Dieu, je pourrais dire que je lui ressemblais. Quel nom porte le sentiment qu’exprime cette tête inquiète, presque doutant encore et adorant déjà ? Il touche la plaie ; le blasphème étonné s’arrête sur ces lèvres ouvertes, où la prière se pose doucement. Est-ce un apôtre ? est-ce un impie ? se repent-il autant qu’il a offensé ? Ni lui, ni le peintre, ni toi qui le regardes, vous n’en savez rien ; le Sauveur sourit, et tout s’absorbe comme une goutte de rosée dans un rayon de l’immense bonté.
p. 170
Marque : trait vertical et accolade marginaux gauche.
Déjà les sommets du Mont-Rose, la plaine immense de la Lombardie ; déjà l’oubli, le repos, la fuite, tous les esprits des solitudes heureuses nous conviaient et nous invitaient ; déjà quand, le soir, les mains jointes, nous nous regardions l’un l’autre en silence, nous sentions s’élever en nous ce sentiment plein d’une grandeur étrange qui s’empare du cœur à la veille des longs voyages, vertige secret et inexplicable qui tient à la fois des terreurs de l’exil et des espérances du pèlerinage. O Dieu ! c’est ta voix elle-même qui appelle alors, et qui avertit l’homme qu’il va venir à toi. N’y a-t-il pas dans la pensée humaine des ailes qui frémissent et des cordes sonores qui se tendent ? Que vous dirai-je ? n’y a-t-il pas un monde dans ces seuls mots : « Tout était prêt, nous allions partir ? »
p. 171
Marque : accolade marginale droite.
Quand je lui dis que rien n’est encore fait, qu’elle peut renoncer à nos projets, elle fronce le sourcil d’un air dur et farouche ; quand je la supplie de m’ouvrir son cœur, quand je lui répète que, dussé-je en mourir, je sacrifierai mon bonheur s’il doit jamais lui coûter un regret, elle se jette à mon cou, puis s’arrête, et me repousse comme involontairement.
p. 218
Marque : croix marginale gauche.
Mais certains hommes, à coup sûr malheureux, ne reculent ni ne chancellent, ne meurent ni n’oublient ; quand leur tour vient de toucher au malheur, autrement dit à la vérité, ils s’en approchent d’un pas ferme, étendent la main, et, chose horrible ! se prennent d’amour pour le noyé livide qu’ils ont senti au fond des eaux. Ils le saisissent, le palpent, l’étreignent ; les voilà ivres du désir de connaître ; ils ne regardent plus les choses que pour voir à travers ; ils ne font plus que douter et tenter ; ils fouillent le monde comme des espions de Dieu ; leurs pensées s’aiguisent en flèches, et il leur naît un lynx dans les entrailles.
p. 219
Marque : trait marginal / repère au crayon.
Les débauchés, plus que tous les autres, sont exposés à cette fureur, et la raison en est toute simple. En comparant la vie ordinaire à une surface plane et transparente, les débauchés, dans les courants rapides, à tout moment touchent le fond. Au sortir d’un bal, par exemple, ils s’en vont dans un mauvais lieu.
p. 221
Marque : croix marginale gauche.
La curiosité du mal est une maladie infâme qui naît de tout contact impur. C’est l’instinct rôdeur des fantômes qui lève la pierre des tombeaux ; c’est une torture inexplicable dont Dieu punit ceux qui ont failli ; ils voudraient croire que tout peut faillir, et ils en seraient peut-être désolés.
p. 227
Marque : trait vertical marginal gauche.
Comment cela était-il possible ? je ne sentais ni colère ni jalousie, et cependant une douleur sans bornes. Je ne soupçonnais pas et pourtant je doutais. L’esprit de l’homme est si bizarre qu’il sait se forger, avec ce qu’il voit et malgré ce qu’il voit, cent sujets de souffrance. En vérité sa cervelle ressemble à ces cachots de l’Inquisition où les murailles sont couvertes de tant d’instruments de supplice qu’on n’en comprend ni le but ni la forme, et qu’on se demande en les voyant si ce sont des tenailles ou des jouets. Dites-moi, je vous le demande, quelle différence il y a de dire à sa maîtresse : Toutes les femmes trompent, ou de lui dire : Vous me trompez ?
Contenus liés
Franz Liszt — Destinataire de la dédicace de l’exemplaire conservé dans la Collection Réhahn.
Sources
- La Confession d’un enfant du siècle, Paris, Félix Bonnaire, 1836, 2 volumes.